Le dernier Bakou – 5

Le dernier Bakou – 5

Lurna était l’un des trois polymorphes de la promotion.

Dernier-né d’une fratrie dépareillée, avec un père polymorphe et une mère ondine, il avait pour sa part hérité des caractéristiques paternelles, au contraire de Noladie, sa jumelle, qui était une ondine pur jus. Elle aussi avait été invitée à Ahrmonnhyah et ils étaient arrivés la veille avec toute leur famille pour découvrir ce monde divin dont ils avaient si souvent entendu parler.

Jusqu’à cet instant, Lurna n’avait pas eu conscience de l’importance de ses parents. Voir Mahira les accueillir comme des amis de longue date l’avait surpris. Il les regardait comme des adultes attentionnés mais encombrants, qui l’empêchaient en général de suivre ses aînés. Lurna détestait être seul et ne savait pas comment il aurait supporté cette mise à l’écart sans Noladie. Tandis que les premiers enfants s’étaient succédé tous les dix-huit mois, de l’aîné Norula à Norella, en passant par Taralla, Pirula et Sapoma, près de dix ans s’étaient écoulés avant la naissance des jumeaux. Un état civil qui lui avait pesé toute sa vie et n’était devenu une chance que lorsque le conseil des tuteurs d’Ahrmonnhyah avait décidé d’ouvrir ses portes aux autres créatures magiques d’Uhnythais. À ce moment-là, ses frères et sœurs étaient déjà installés, et aucun d’entre eux ne souhaitait abandonner sa vie pour se lancer dans des études d’une durée indéterminée.

Lurna et Noladie avaient donc l’immense privilège de représenter les ondins et polymorphes d’Uhnythais. Très joueur, Lurna avait cependant mis un frein à sa tendance naturelle au changement d’apparence et de forme. Cela pouvait passer pour de la mystification, et tant qu’il ne connaissait pas ses camarades, il préférait rester prudent.

Mais son caractère s’accordait à merveille avec cette apparence mouvante et extravertie, aussi fut-il le premier à prendre la parole après la leçon de Tarnyth.

« Ça vient de moi ou c’est un peu cavalier comme manière de faire ? » Lurna avait fait de son mieux pour parler doucement, mais dans le silence qui avait suivi les mots de l’Essentielle, ils résonnèrent étonnamment fort.

« On nous invite à nous trouver ici à cette heure, on entend une voix puis plus rien ? Nous ne savons pas qui va venir, ni même si quelqu’un va venir. Nous ignorons totalement ce que nous sommes censés faire…

« Ne vous inquiétez pas… Lurna ? C’est bien ça ? » La voix, grave pour une femme, précédait l’apparition d’une déesse inconnue. Elle se matérialisait peu à peu, comme au sortir d’un banc de brume, et avançait vers les élèves.

« Je suis Amyda, déesse itinérante d’Uhnythais, et je serai votre tutrice principale pendant toute la durée de votre séjour à Ahrmonnhyah, si les Essentiels m’en jugent digne. »

Coupé dans son élan, Lurna admirait comme ses camarades la déesse qui venait d’apparaître. Vêtue d’un pantalon qui mettait en valeur ses longues jambes et d’un court gilet lacé, Amyda ne passait pas inaperçue. La blonde déesse portait une coiffure improbable et des mèches dont la couleur s’harmonisait avec le mauve de son costume.

« Veuillez m’excuser pour cette arrivée tardive, mais un point de détail a requis ma présence ailleurs. Nous voilà enfin réunis, et nous allons pouvoir faire connaissance. Installez-vous confortablement. »

Tout en parlant, Amyda observait ses élèves. Elle était ravie de cette ouverture aux non-dieux. Elle bataillait depuis longtemps sur le sujet, et déplorait qu’il ait fallu une situation aussi alarmante pour que le conseil accepte.

« Nous allons démarrer ce cursus par les présentations. Comme Tarnyth, j’apprécie l’observation au-delà des mots, mais ceux-ci restent parfois nécessaires, à condition qu’ils soient judicieusement choisis.

Je vais donc vous demander, chacun à votre tour, de vous présenter en quelques phrases à vos camarades et à moi-même. Il n’est nullement indispensable de faire étalage de toutes vos qualités, vous en avez certainement beaucoup. Ce que j’attends, c’est de l’honnêteté. Allez à l’essentiel. Nous voulons savoir qui vous êtes et pourquoi vous êtes là.

Je vais commencer. Je suis Amyda et j’ai sept cent quatre-vingt-quatre ans. »

Des murmures incrédules accueillirent sa déclaration.

« Je viens d’Yndanie et j’étais humaine avant de devenir une déesse. Contrairement à d’autres dieux, ce n’est pas par amour que j’ai changé, en tout cas pas pour l’amour d’un homme ou d’une femme. Je suis devenue déesse itinérante pour protéger les Balibabs. Il serait hors de propos de vous expliquer le combat qui a été le mien à cette époque, mais retenez simplement que les Balibabs, en remerciement de mon dévouement, m’ont octroyé le titre de traductrice. Mon statut de déesse itinérante m’a ensuite été donné par les Sept Essentiels. Ces deux évènements, très différents sur la forme, possèdent nombre de points communs et m’ont permis de vivre jusqu’à cet âge avancé, et encore longtemps je l’espère.

Je n’ai donc jamais étudié à Ahrmonnhyah, mais j’y enseigne depuis de nombreuses promotions. À vous ! »

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