Le dernier Bakou – 49

Le dernier Bakou – 49

Dakhtassi observait les dieux depuis quelques minutes. Le duo conversait près de la souche du Balibab replanté. Il sentait son énergie et les prémisses de nouvelles pousses, mais la vue du tronc scié le mettait mal à l’aise.

Il étudia les alentours. Il y avait si longtemps qu’il n’était pas venu à Piros. Il avait oublié la lumière du soleil blanc, la silhouette des arbres, les reflets de l’eau. Sur l’anneau, la fixité des deux soleils immobilisait les ombres dans une permanence trompeuse. Alors qu’Uhnythais bougeait. Il leva le museau et huma l’air chargé de parfums. Ici tout était vivant, un mouvement infime mais perceptible dans chaque caillou, chaque fleur, chaque insecte. La perfection illusoire de l’anneau Sourcylien ne le concernait plus et il s’avança.

Azyolh leva la tête. « Bienvenue Dakhtassi. »

Le deuxième dieu se retourna. Alitt. Le sixième fils de Mahira et Tahari. Un gaillard. Dakhtassi nota l’enchaînement des volutes sur ces bras et son visage. Une concentration sombre s’éclaircissait peu à peu, diluée par des traits de lumière. L’Essentiel n’avait jamais vu une telle œuvre. Ce garçon vibrait à l’unisson de la nature autour de lui. Intéressant.

Alitt sentait le regard du ouistiti posé sur lui. Alors c’était cela un Essentiel en chair et en os ? À part l’éclat des yeux, rien ou presque ne le différenciait d’un animal commun. Le fils de Mahira se concentra sur ce qu’il ressentait. Dakhtassi n’avait pas la présence imposante de Tarnyth. Il se demandait quel animal celui-ci était pour occuper l’espace de cette manière.

« Un scorpion, et même une femelle scorpion. » Alitt regardait le ouistiti d’un air incrédule. « Tu t’interrogeais sur la nature de Tarnyth et je viens de répondre à ta question. » Le rire d’Azyolh fusa face à la stupéfaction d’Alitt.

« Crois-moi sur parole, tu n’as pas fini d’être surpris. Les Essentiels ont beaucoup à nous apprendre.

— Je ne suis plus un Essentiel. » Azyolh considéra l’animal avec étonnement. « Ne me regarde pas comme ça. Lorsqu’on demeure trop longtemps au même endroit, on perd la notion du temps qui passe. Les dieux meurent tous un jour et les Essentiels aussi.

— Vous n’êtes pas mort. » Azyolh digérait l’information. Il n’avait jamais pensé que les Essentiels pouvaient démissionner.

« Pas encore en effet. Et j’entends bien profiter du temps qu’il me reste.

— Qu’allez-vous faire ?

— Vous aider. » Il avisa le livre d’Alitt. « Ainsi c’est vous qui l’avez. 

— Vous connaissez cet ouvrage ?

— Bien entendu. Nous avons autorisé son écriture.

— L’avez-vous lu ? »

Dakhtassi fit non de la tête. « Mais je sais ce qu’il contient. Cependant j’ignore s’il servira à nouveau. La dernière Bakoue est morte il y a cinquante ans, et depuis Uhnythais dépérit. »

Azyolh et Alitt échangèrent un regard. Pouvaient-ils partager avec l’Essentiel la transformation de Bob ?

« Un nouveau Bakou est apparu.

— Quoi ? » L’espoir se lisait sur le visage du ouistiti. « En es-tu certain ? UN Bakou ? Comment est-ce possible ? 

— Albert a reconnu les signes. »

Dakhtassi se tut. Ainsi c’était un homme. Dire qu’il avait cherché lui aussi l’héritière de Noalinn Wishtoh ! Il se sentit vieux tout à coup. Il avait eu raison de quitter les Essentiels, mais avait-il encore une place dans le jeu ? Il ignorait tout de la partie en cours. Comment être certain de ne pas peser du mauvais côté de la balance ? Il se morigéna. Il n’était pas venu ici s’apitoyer sur son sort et pleurer sur la situation d’Uhnythais. L’attente avait assez duré.

« Où se trouve-t-il ?

— À Egarto.

— Sur l’Ile Perdue ? » L’angoisse tendait la voix de Dakhtassi.

— Je ne connais qu’un Egarto.

— Où précisément ?

— Je ne sais. Pourquoi ? Est-ce si important ? » Azyolh ne comprenait pas l’inquiétude du ouistiti.

« Egarto est un leurre. Une terre de mensonges. Si le Bakou se trouve sur l’Ile Perdue, il est en danger.

— Il n’y est plus. » Devant l’incrédulité de ses interlocuteurs, Alitt expliqua. « Je peux sentir où sont mes frères à tout instant. Rashta n’est plus à Egarto. Comme il n’aurait jamais laissé Bob, il n’y est pas non plus. »

Dakhtassi fut soulagé.

« Voulez-vous savoir où il est ?

— Non. L’important est qu’il ne soit pas sur l’île maudite.

— Pourquoi ? Que se passe-t-il là-bas ? » Devant la question d’Azyolh, le ouistiti sourit tristement. « C’est une longue histoire.

— Nous ne sommes pas pressés. »

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