Le dernier Bakou – 42

Le dernier Bakou – 42

Dakhtassi attendait Inhergo au sommet du Mont Scanthi. Les deux Essentiels avaient décidé de se retrouver ici afin de constater par eux-mêmes l’état de Tiribath. Le ouistiti était l’un des plus anciens membres des Essentiels avec Tarnyth, et leur veille avait longtemps été paisible. Mais depuis quelques centaines d’années, les choses se gâtaient.

Certains hommes avaient mal interprété l’ouvrage de Ticienne Kolpory. Celui-ci, intitulé « Le conte des sept lunes ou comment les Bakous créèrent le monde » consistait en un recueil imprimé de leçons orales transmises de génération en génération par chaque Bakoue. S’il n’était pas secret, les personnes ignorant le sens des mots et des devoirs d’une Bakoue n’étaient pas supposées le lire. Lorsqu’elle l’avait rédigé, Ticienne Kolpory cherchait un moyen de léguer son savoir à sa fille Calpoh, trop petite pour recevoir ses enseignements. Elle avait été blessée plusieurs fois et craignait de mourir sans avoir pu former son héritière.

Sa famille avait conservé le livre pendant des générations. Mais lorsque la lignée s’était séparée en deux, à l’origine de la branche Wishtoh, l’ouvrage avait mystérieusement disparu. Il était resté perdu pendant près de deux siècles avant de refaire surface en 3167. Hedilynn Wishtoh en était devenue propriétaire, et l’avait remis dans la lignée des Bakoues, mais le mal était fait. Des extraits en avaient été diffusés à tort et à travers, alimentant théories du complot et traque des êtres de magie.

Le recueil avait à nouveau disparu en 3450, lorsque Taolinh Wishtoh, la petite-fille d’Hedilynn, avait été assassinée. Ce que Dakhtassi ignorait, c’est si le livre était à l’abri, en attente d’une nouvelle Bakoue, ou s’il avait été décortiqué pour mieux lui nuire. Il réfléchissait au peu qu’il savait lorsqu’Inhergo arriva.

L’aigle avait pris son temps. Voler dans le ciel d’Uhnythais lui rappelait des souvenirs de jeunesse. Après tant de siècles passés sur l’Anneau Sourcylien, il avait oublié le bleu de la mer d’Ycath. Un azur plus clair que celui de l’Océan Inconnu, plus lumineux. Il avait détaillé les changements observés depuis Ahrmonnhyah. L’emplacement choisi pour le Balibab était parfait. Il aurait de la Terre pour le porter, de l’Eau pour le nourrir, de l’Air pour le bousculer, du Feu pour l’éclairer, de l’Espace pour explorer une autre vérité, du Bois pour grandir et du Métal pour élaguer le superflu.

Il avait aussi observé son ami. Dakhtassi parlait peu et ne faisait pas étalage de ses émotions, mais Inhergo savait que l’abattage du Balibab l’avait profondément choqué. Depuis trois mille cinq cents ans, c’était la première fois que les hommes s’attaquaient au peuple des arbres. Les agressions ciblaient depuis longtemps les êtres de magie. Comment expliquer autrement la disparition de leurs lieux de vie et des ressources naturelles ? Depuis trois cents ans, ils s’étaient adaptés à un monde de plus en plus hostile. Ils s’étaient pour la plupart effacés des zones occupées par les humains et s’étaient reconstruit un univers à l’écart. Mais ce statu quo fragile avait été mis en pièces. Inhergo regrettait la situation, mais il n’y avait rien qu’il puisse faire. La question avait été soulevée plus d’une fois à la table des Essentiels, et la réponse n’avait pas varié. L’expérience devait se poursuivre.

« Dakhtassi. » L’aigle s’était posé à côté du ouistiti. Il inclina la tête, cherchant à percevoir l’étendue des dégâts.

« Je te remercie d’être venu Inhergo. 

— Que puis-je faire pour toi ? » Dakhtassi réfléchissait. Il lui semblait qu’aucun mot n’atteignait la hauteur de l’enjeu.

« Tu sais que Dorilh, Tarnyth et Staccali sont opposées à une intervention de notre part sur Uhnythais. Encore maintenant.

— Oui.

— Et que toutes les décisions doivent être prises à l’unanimité.

— En effet.

— Nous devons agir.

— Nous le faisons avec la nouvelle promotion d’Ahrmonnhyah.

— Ce n’est pas suffisant. Nous regardons trop loin et nous oublions de prendre soin de ce qui se passe aujourd’hui. Je ne suis plus en accord avec cela. 

— Que vas-tu faire ?

— Quitter les Essentiels. »

Inhergo en restait coi. Jamais il n’aurait imaginé que son ami prenne une telle décision. « Dans quel but ?

— Agir. Je veux pouvoir me dire que j’ai fait tout mon possible pour garder le cœur d’Uhnythais en vie. Je ne supporte plus d’attendre et de prier pour que quelqu’un trouve une solution.

— Si tu quittes les Essentiels, tu perdras tes pouvoirs. »

Dakhtassi ébaucha un sourire triste. « Penses-tu que cela me préoccupe alors qu’on abat des Balibabs sur la terre d’Uhnythais ? Peu m’importe de mourir demain ou de ne pas pouvoir retourner sur l’Anneau Sourcylien. Tout ce dont j’ai besoin est là. » Il montra sa tête. « Les connaissances de milliers d’années sont enregistrées dans ma mémoire. Je suis encore en forme, et certains pouvoirs me resteront peut-être, si vous en décidez ainsi. » Inhergo comprit pourquoi le ouistiti l’avait mandé. Lorsqu’un Essentiel quittait volontairement l’assemblée, ce qui n’était advenu qu’une fois, les membres restants pouvaient choisir de lui laisser l’usage de ses pouvoirs d’Essentiel. La question serait donc posée dès que les autres seraient au courant de son départ. L’aigle pesa le pour et le contre. Il n’était pas prêt à déserter, mais il acceptait la décision de son ami. « Je te promets d’agir pour que ce soit le cas. »

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