Le dernier Bakou – 40

Le dernier Bakou – 40

Chossalinn roulait à vive allure sur l’autoroute qui reliait Silith à l’Yndanie et aux Contrées Sud. Compte tenu de sa fureur depuis l’appel de son contremaître, elle avait préféré prendre la route pour évacuer une partie de la tension qu’elle avait contenue toute la journée.

Continuer à faire bonne figure dans cette farce bien-pensante supposée sauver l’humanité s’était révélé presque impossible. Elle n’avait tenu qu’en imaginant les représailles qu’elle pourrait mettre en œuvre une fois les coupables trouvés. Elle n’envisageait pas de rester sur un échec. Le Carré Ticien ne le tolèrerait pas. Elle avait déjà vu ce qui arrivait aux membres trop peu chanceux. Ils mourraient en général jeunes, à la surprise générale, dans un accident malheureux que personne n’aurait pu prévoir. Elle ne tenait pas à être la prochaine sur la liste. Bien au contraire. Elle avait grimpé les échelons du Carré un à un. Elle avait su se rendre utile et même parfois indispensable, mais elle était lucide sur la péremption accélérée qui pouvait mettre à bas des années d’efforts.

Il n’avait pas été aisé de partir sans Xilistt. Il avait été insistant. S’il n’était pas aussi bonne poire, elle aurait pu croire qu’il cherchait à en savoir plus sur ses activités. Mais aucun risque de ce côté-là. Elle avait pris ses renseignements avant de s’autoriser à coucher avec lui. Fils unique, sa mère habitait quelque part au fin fond des Terres d’Ouest, et il était de notoriété publique qu’elle avait été sa mentore dans la défense de la planète. C’était un homme investi dans sa mission et qui ne vivait que pour elle. Il avait milité très jeune pour la cause écologiste et avait obtenu de plus en plus de responsabilités jusqu’à devenir directeur général chez WNI. C’est d’ailleurs grâce à lui que l’association fondée par Nysmok Wantho avait décollé. Elle était passée d’un groupe actif mais inconnu au premier plan de la scène mondiale en moins de dix ans.

Nul doute que son amant se serait dressé contre le projet. S’il savait s’opposer aux lois pour défendre un bout de terre ou une espèce en voie de disparition, Xilistt avait des idées très arrêtées sur la notion de bien ou de mal. Profiter de la misère des autres pour leur voler le peu qui leur restait était inconcevable pour lui. De son côté, Chossalinn avait compris que tout s’achetait dans la vie. Et si elle pouvait laisser les autres en payer le prix, elle ne s’en privait pas.

Elle fonçait sur l’asphalte, pressée de voir par elle-même la catastrophe annoncée. Elle était attendue le lendemain soir par le Carré Ticien, et elle avait besoin de réponses. Elle n’avait pas remarqué le panneau signalant le passage en Yndanie. Vivre en paix offrait des avantages. Elle fut surprise lorsqu’une araignée stoppa son véhicule. Elle avait oublié cette coutume yndie. Afin de mettre un terme aux courses poursuites qui s’enchaînaient le long de l’autoroute, le gouvernement avait d’abord limité la vitesse. Devant l’absence de résultats, ils avaient fait appel aux brigades arachnides. Originaires du Lac des Deux Terres, ces araignées génétiquement modifiées étaient perchées sur des pattes de trois à cinq mètres de haut, et elles immobilisaient un véhicule comme elles auraient attrapé une mouche. Elle fit de son mieux pour rester calme, espérant qu’un humain se présenterait pour avoir une chance de conserver sa voiture.

Au moment où elle ouvrait sa vitre à l’injonction de l’animal, son téléphone sonna. La peste. Elle hésitait à répondre, ne sachant pas comment l’arachnide réagirait, mais elle n’osait pas non plus l’éteindre. La mélodie qui reprenait le dernier tube dakyrois n’aurait pas dénoté dans une soirée techno mais paraissait incongrue dans ce décor. Lorsqu’un œil énorme et velu apparut de l’autre côté de la voiture, scrutant l’origine du bruit, Chossalinn regarda l’objet du délit. Xilistt. Décidément aujourd’hui il lui tenait chaud. 

« Vous êtes une amie de Xilistt Bhrystok ? » L’œil la toisait. Une sensation inédite et inconfortable. Elle tenta de contrôler sa voix pour répondre. « Oui. » L’œil la jaugeait. Elle se sentait soudain petite et insignifiante, loin de la femme sûre d’elle et de son charme qui avait prononcé son discours devant des centaines de personnes sans hésiter. Lorsque l’arachnide recula en lâchant le véhicule, Chossalinn tremblait. Surprenant que le nom de Xilistt ait produit cet effet. Mais moins que le fait que l’animal ait reconnu la photo qui s’affichait sur l’écran. Elle repartit en respectant les limitations de vitesse et s’arrêta sur un parking.

Elle éteignit le moteur. Pour la première fois depuis des années, elle avait eu peur. L’araignée l’avait terrorisée. Pas parce qu’elle la menaçait. Juste parce qu’elle se trouvait là. Une trace visible du monde de magie que Chossalinn essayait de rayer de sa vie, comme de nombreux humains. Elle ne savait pas quand cela avait commencé, mais les deux univers s’étaient séparés. Elle ne s’en plaignait pas. Cela avait facilité l’exploitation des ressources naturelles et enrichi sa famille. Mais elle n’aimait pas qu’on lui rappelle qu’elle ne pouvait pas tout contrôler. Cela lui remit en mémoire le but de ce voyage. Pour la première fois depuis qu’elle avait reçu le coup de fil, elle douta.

Ses ancêtres travaillaient depuis des générations à éradiquer la magie d’Uhnythais. C’était la condition sine qua non à ce que les richesses d’Uhnythais se révèlent aux hommes. Le mot d’ordre du Carré Ticien qu’elle avait adopté était clair. Quand la dernière Bakoue aura disparu, le monde pleurera de l’or et des métaux précieux. Ignorant ce qu’étaient les Bakoues, ses prédécesseurs et le Carré Ticien avaient minutieusement exterminé tous les êtres de magie qu’ils avaient trouvés. Les uns après les autres. Pour certains il avait suffi de menacer leur environnement, pour d’autres il avait fallu se salir les mains. Le résultat était là. Les entreprises Dhossal avaient prospéré partout où la magie avait disparu. Cette araignée était un signe. Le signe que le combat continuait et qu’elle ne devait pas relâcher ses efforts. Chossalinn remit le contact et reprit la route, plus déterminée que jamais.

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