Le dernier Bakou – 4

Le dernier Bakou – 4

Le lendemain matin, les étudiants se retrouvèrent au pied du Balibab qui marquait le centre de l’espace dévolu à l’université.

La journée précédente s’était terminée par le banquet d’adieu, où parents et élèves s’étaient mêlés dans une joyeuse insouciance, pimentée par les nouveautés annoncées dans le cursus d’Ahrmonnhyah. Les familles avaient ensuite quitté les lieux, laissant les enfants-dieux découvrir les tentes qui les abriteraient tant qu’ils n’auraient pas construit les bâtiments définitifs de leur promotion.

Deux tentes dortoirs avaient été dressées au point le plus éloigné de l’entrée, au pied de la plus haute des collines qui entouraient le site. La première accueillait les garçons, tandis que la deuxième était prévue pour les filles.

A l’intérieur, chacun avait eu l’inattendue mais agréable surprise de découvrir une salle commune où un espace reflétait leurs préférences. Les ondins disposaient d’un accès à une rivière qui sortait de nulle part, et la limpidité de ses eaux laissait entrevoir un lit sablonneux parsemé de galets, tandis qu’Alitt avait un lit à sa taille et un paravent formé de plantes et de fleurs qui embaumaient l’air, et qu’un carré de terre fraîchement retourné faisait le bonheur de Théobath, le Balibab du groupe.

Son installation avait fait l’objet de nombreuses discussions parmi les tuteurs d’Ahrmonnhyah, puisque les Balibabs sont hermaphrodites. Cristobath, le doyen des Balibabs d’Uhnythais, avait tranché, estimant que la présence d’Alitt dans la tente des garçons aiderait Théobath à s’acclimater à un environnement plus fermé que ce dont il avait l’habitude. Le fils de Mahira était en effet célèbre pour son amour du grand air et de la nature. 

Bob avait pour sa part hérité d’un lit entouré d’étagères emplies de livres. Il avait aussitôt béni sa nature de dieu qui l’avait doté d’une énergie perpétuelle et n’avait besoin d’aucun repos. Il s’était souvent demandé comment faisaient les humains qui nécessitaient de longues heures de sommeil chaque jour pour faire tout ce qu’ils voulaient. Il rayonnait à l’avance en imaginant les fabuleuses histoires qu’il découvrirait dans les manuscrits.

D’après Essaly, les tentes de repos et les rendez-vous matinaux étaient des nouveautés dues à la présence d’élèves non dieux. En son for intérieur, Bob les en remerciait, savourant cette promesse de quelques heures isolées et au calme, loin de la promiscuité d’une trentaine de compagnons de classe. Pour lui, c’était un changement conséquent, et dont il allait devoir s’accommoder.

Dès l’arrivée de Rashta, dernier arrivant sous le Balibab, une voix inconnue retentit dans l’espace.

« Soyez les bienvenus à Ahrmonnhyah. Je suis Tarnyth, la première des Sept Essentiels. Je suis la Terre qui porte les habitants d’Uhnythais. Je suis le sable des dunes, les falaises qui surplombent la mer et les rochers sur lesquels viennent s’échouer les vagues. Je suis la terre qui vole dans les steppes au passage du vent et la montagne qui se dresse face aux éléments. Je suis l’immuable que rien ne déplace et la légèreté que rien ne retient. Je suis l’éphémère et le permanent, l’invisible et l’évident. Je suis le socle et la stabilité, mais je suis avant tout la promesse de la création. C’est de mon sol fertile que part toute vie. Je suis l’écrin du cœur d’Uhnythais. »

La première partie du discours avait arrêté toutes les discussions. Plus rien ne subsistait du brouhaha qui avait précédé les premiers mots de Tarnyth. Une autre énergie s’était invitée ici, et son aura dépassait ce que les étudiants avaient déjà croisé.

Ils s’observaient discrètement, tentant de découvrir qui auraient des informations ou paraitrait plus à l’aise que les autres, mais à mesure que les paroles de Tarnyth prenait forme, il devenait plus évident que l’énergie des Sept Essentiels était d’une nature inconnue aux dieux et non dieux d’Ahrmonnhyah.

« Je suis là pour vous aider à bâtir les fondations de vos études. Ces éléments doivent former une base inaltérable et inaliénable qui prendra en compte chacune de vos particularités, pour qu’aucun de vous ne se sente de trop ici. Trouver un socle commun vous prendra peut-être des semaines, mais c’est un temps nécessaire pour adapter à chacun d’entre vous tout ce que vous élèverez sur ces fondations.

Ce sera l’objectif de tous mes enseignements.

Dans les prochains jours, je vous demande d’être attentif aux autres. Apprenez à vous connaître. Pas seulement en vous posant les questions rituelles d’une nouvelle rencontre ou en cherchant dans votre mémoire ce que vous croyez savoir sur l’un ou l’autre de vos condisciples. Ce que j’attends de vous, c’est l’observation des autres. Un regard détaché de toute attente ou de tout jugement. Le bien et le mal n’existent pas ici, seul nous intéresse ce qui est. Promenez sur les autres le regard du cœur, celui qui s’ouvre à la différence pour mieux apprécier son unité dans le creuset du collectif. »

Cette fin de discours abrupte résonna plusieurs minutes dans l’air matinal d’Ahrmonnhyah avant que quelqu’un ose briser le silence qui s’était installé.

——————–