Le dernier Bakou – 39

Le dernier Bakou – 39

Albert se tenait au milieu du salon. Taki et Azyolh étaient assis dans des fauteuils près de la baie vitrée qui donnait sur le jardin. Dès l’entrée de Mahira et de ses fils, il entama son récit.

« Je vais vous raconter ce que je sais. Ce sont des choses que je n’ai jamais dites à personne, mais je pense qu’Harkanh accepterait aujourd’hui pour que je partage le secret et la lourde tâche qui l’accompagne.

Pour que vous compreniez ce qui se joue ici, je dois remonter dans le temps. En 3167 exactement. » Le hoquet de surprise de Mahira ne lui échappa pas. Il reprit, s’adressant directement à elle. « Vous avez tous cru que j’avais quitté Ahrmonnhyah par dépit, parce que tu m’avais préféré Tahari. Mais j’étais un meilleur ami que cela. J’étais heureux pour vous, vraiment. Tout cela est encore en grande partie un mystère. Je ne connais que ce dont les Essentiels m’ont parlé, et j’ai parfois l’impression que c’est bien peu. À ce moment-là, j’avais besoin d’une excuse, quelque chose qui explique mon départ et qui empêche tous ceux qui l’auraient voulu de venir à ma recherche. Cet exil volontaire n’a pas toujours été facile, mais je l’ai choisi. Et si je devais choisir à nouveau, je recommencerais. »

Mahira regardait ce dieu qu’elle n’avait pas vu depuis 332 ans. Une éternité. Des morceaux de puzzle apparaissaient peu à peu. Elle n’avait jamais compris son départ ni ses jérémiades lorsqu’il venait aux réunions divines. Ce récit par contre lui ressemblait. Elle retrouvait dans ses mots l’ami qu’il avait été. Un ami soucieux des autres, en empathie avec leur souffrance. Un ami prompt à rire aussi, de tout et d’abord de lui-même.

« Quelques semaines avant mon départ d’Ahrmonnhyah, j’ai eu la visite d’Harkanh, l’Essentiel. En chair et en os. Ça a été un choc. À l’époque, les Essentiels ne donnaient pas de cours à l’université. Ils n’interagissaient pas avec les dieux. Ils existaient, quelque part à Uhnythais ou sur l’Anneau Sourcylien, mais personne ne les avait rencontrés. Lorsque le dragon s’est posé à côté de moi, la terreur et l’admiration se sont partagées mon esprit. J’en avais déjà aperçu, mais celui-là… Il était plus grand, plus présent, plus imposant, plus intimidant. Et pourtant, dès qu’il a commencé à s’exprimer, je suis rentré chez moi. L’énergie qui me traversait par ses mots et la vibration de sa pensée me ramenaient à une source de vie. Une fontaine jaillissante que j’avais perdue de vue et qui m’était redonnée. Ce jour-là, il m’a seulement parlé. De notre univers, de la place des Essentiels, du cœur magique d’Uhnythais qui permet que cohabitent des espèces aussi différentes que les êtres de magie, les humains et les dieux. Un flot de connaissances nourrissait mon être.

Lorsqu’il m’a quitté ce jour-là, j’ai eu du mal à combler le vide laissé par son départ. Il est revenu plusieurs fois, m’enseigner une globalité supérieure à tout ce dont j’avais rêvé. Je n’en ai parlé à personne, pas même à toi Mahira, car je n’avais pas de mots pour décrire ce que je traversai avec lui. J’ai compris par la suite que c’était volontaire de sa part. Rien n’était interdit, mais il m’a orienté dans la voie la plus favorable à son objectif. Et il est revenu une dernière fois. »

Mahira revivait cette période avec un regard neuf. Elle avait remarqué un changement chez Albert, mais, accaparée par Tahari, elle n’avait pas cherché à en savoir plus. Elle se l’était souvent reproché par la suite, se demandant si elle aurait pu éviter le départ de son ami. Aujourd’hui elle détenait la réponse et son cœur s’allégeait.

« Le dernier jour de mon ancienne vie, Harkanh m’a parlé des Bakous. Des êtres à part, qui veillent à l’équilibre des Sept Essentiels. Ils sont venus d’une autre planète au moment de la colonisation d’Uhnythais, afin de s’assurer que tous les participants à l’expérience prenaient leurs responsabilités et leurs devoirs au sérieux. Cette mission leur avait été confiée dans tout l’univers.

Le premier jour de ma nouvelle vie, Harkanh m’a parlé des Bakoues uhnytiennes, la lignée Wishtoh. Hedilynn Wishtoh, Bakoue d’Uhnythais était en train de mourir. Il n’était jamais arrivé auparavant qu’une Bakoue ait plusieurs enfants et elle en avait trois. Fidèle aux enseignements de sa charge, elle avait formé sa fille cadette, Noalinn, âgée de quinze ans à prendre sa suite, ses deux aînés ne pouvant devenir bakous puisqu’ils étaient des hommes. Leur rôle consistait à seconder leur sœur et à répondre à ses demandes.

Si le second, Basthyl, avait accepté la situation sans difficulté, il n’en était pas de même pour le premier. Kuolap était persuadé que cet héritage lui revenait. Son caractère fier et entier ne supportait pas de se tenir au service d’un autre. Il devenait de plus en plus odieux.

L’apparence des Bakoues n’est pas innée. Elle se modifie profondément lorsque chaque Bakoue arrive à maturité. Leur peau prend une teinte sombre, couleur anthracite, qui les rend si reconnaissables. L’évolution complète dure environ un mois sur Uhnythais. Une fois la transformation commencée, elle est irréversible. Le seul moyen de l’arrêter est de tuer la Bakoue. Kuolap avait déjà tenté deux fois d’assassiner sa sœur, et Harkanh craignait qu’il ne recommence, malgré les remontrances d’Hedilynn. »

Azyolh écoutait son fils parler. Durant leurs siècles de séparation, il avait tout envisagé. Mais le récit d’Albert surpassait tout ce qu’il avait imaginé. Au fil des mots, il découvrait une nouvelle image du monde qu’il avait tant arpenté. Il apprenait une vision qu’il ne comprenait pas tout à fait. Il mesura le chemin parcouru par le petit garçon qui lui tenait la main lorsque, veilleur de l’eau, il vérifiait la clarté des rivières et des ruisseaux qu’ils traversaient. « Harkanh cherchait un protecteur pour Noalinn. Quelqu’un qui soit prêt à abandonner sa vie pour le bien d’Uhnythais. C’était maintenant à moi de me prononcer. Il ne pouvait rien m’assurer. Ni que mon acceptation aiderait Noalinn et Uhnythais, ni que mon refus sonnerait leur mort. Il s’agissait d’un simple choix, du croisement de deux routes sur un jeu de Mirtapi à l’échelle du monde. Quoi que je décide, le jeu continuerait. »

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