Le dernier Bakou – 37

Le dernier Bakou – 37

Lorsque le téléphone sonna, Nysmok était plongé dans ses pensées. Il décrocha sans prêter attention à l’identité affichée.

« Monsieur ? » La voix de son interlocuteur le ramena au présent.

« Sandira ? Quelles nouvelles ? » Il attendait un appel de ce genre depuis des semaines. Dès qu’il avait constaté la fuite de Kirbann, il avait activé ses réseaux pour tenter de le localiser.

« J’ai vu votre Kirbann.

— Il va bien ?

— Oui et non. Il a été enlevé dès son arrivée à Koundira, comme vous l’aviez prédit. »

Ainsi ils étaient toujours là. Cinquante ans étaient passés, mais moins de trois jours après avoir foulé le sol karylien, Kirbann avait disparu. Heureusement pour tous, le garçon ignorait tout de la partie en cours. À vrai dire, tout le monde ignorait qu’une partie était encore en cours. Un jeu de Mirtapi grandeur nature, avec des richesses et des revers de fortune, des alliances, des traitrises et des aides inattendues.

Nysmok repensa au moment où il avait découvert cette partie.

À l’époque, il s’appelait Jokalil Jaygho, Jogo pour les intimes. Il avait quarante-deux ans et gérait l’une des entreprises les plus prospères du marché noir de Toulkar. À l’ombre du pouvoir, il proposait tous les services dont les citoyens de seconde zone avaient besoin. Papiers, références administratives, histoire personnelle, argent. Il pouvait aussi recommander des contacts pour les suppléments : enlèvement, recouvrement de créances, disparition.

Ce jour-là, il revenait d’une livraison dans les Terres d’Ouest. Un contrat juteux mais risqué qu’il avait réalisé lui-même, ne souhaitant pas mettre en danger l’un de ses hommes. Il était connu et respecté pour ses méthodes. Nysmok considérait qu’une vie, humaine ou pas, surclassait tout. En outre, il ne demandait rien à ses hommes qu’il n’ait déjà fait. Cela lui avait acquis la loyauté sans bornes de ceux qui s’engageaient à ses côtés.

La première mi-nuit était passée, et il profitait du voyage sous le soleil noir. Il admirait la Forêt des Anciens. Il n’était pas pressé de rentrer et personne ne l’attendait. Il avait ouvert la vitre de son fourgon pour sentir l’air de la nuit, lorsqu’il avait vu une voiture arrêtée le long du chemin. Alerté par cette vision, il ralentit. Personne n’utilisait ces chemins, à part ses employés, et il ne connaissait pas le véhicule. Il le doubla au pas, notant au passage une valise abandonnée quelques mètres plus loin et une traînée de sang.

Il continua de rouler en restant sur ses gardes. Dès qu’il avait remarqué la voiture, il avait attrapé le pistolet qu’il gardait sous son siège. Une précaution qui s’était souvent avérée utile. Il scrutait les alentours du sentier, maudissant tout à coup la lumière voilée du soleil noir qui l’empêchait d’anticiper ce qui l’attendait.

Guère plus loin, il aperçut une forme indéfinie qui tentait de monter le long du talus. Il hésitait sur la conduite à tenir lorsqu’il vit la silhouette trébucher puis tomber. La curiosité prit le dessus sur la prudence, et il quitta son véhicule, gardant le pistolet à son côté. Il gravit la pente en quelques enjambées et s’approcha de l’être recroquevillé. Il repoussa le manteau qui le couvrait et dévoila deux yeux noirs écarquillés de crainte.

« N’ayez pas peur. Je ne vous veux pas de mal. » Elle avait tenté de se redresser avec une grimace. Sa blessure devait être sérieuse. « Laissez-moi voir. Je peux vous aider. » Lorsqu’il s’était approché, elle l’avait repoussé de toutes ses forces. « Très bien. Je ne vous toucherai pas. Je peux vous conduire à l’hôpital. » Il s’était reculé et lui tendait la main, comme il l’aurait fait avec un chien errant, attendant qu’elle prenne l’initiative. « Pas l’hôpital. Je dois partir d’ici. Pouvez-vous m’emmener ?

— Où voulez-vous aller ?

— Loin. Le plus loin possible. 

— Je peux organiser votre fuite. Je vous donnerai de faux papiers si vous en avez besoin. Rentrons à Toulkar, je m’en occuperai demain. » Elle esquissa un sourire triste. « Demain il sera trop tard. Je dois partir maintenant. » Elle se leva sans son aide. Elle vacillait déjà.

« Vous n’irez pas loin dans cet état. » Jogo avait pris sa décision. « Très bien. Je vous emmène où vous voulez. Venez. » Elle s’était appuyée sur lui et ils avaient commencé à redescendre vers le fourgon. Ils se trouvaient à mi-chemin lorsqu’un bruit de moteur était arrivé à leurs oreilles. « Ils sont déjà là. C’est trop tard. » La fatalité qu’il avait entendue dans sa voix l’avait touché. « Vous ne pouvez plus rien pour moi. Sauvez-les, je vous en prie. Partez avec eux. Cachez-les en attendant Albert. Confiez-les à Albert. S’il vous plait. » Il avait tenté de la retenir, mais elle lui avait glissé un paquet dans les mains et s’était reculée. « Partez, vite. Ils ne doivent pas vous voir. Je vous en prie, faites cela pour moi. » Habitué à écouter son intuition, Jogo ne discuta pas. Il redescendit en hâte vers son véhicule et posa le colis sur le siège. Il mit le moteur en route et enclencha une vitesse. Après deux kilomètres, il avisa une allée latérale. Elle menait chez un couple de polymorphes. Il pourrait y laisser le paquet et retourner chercher la femme mystère. Lorsqu’il arriva devant la maison, les habitants l’attendaient. Il descendit du véhicule et attrapa le ballot d’une main. Il resta figé, stoppé dans son élan. Dépassant de la couverture, deux paires d’yeux noirs le dévisageaient.

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