Le dernier Bakou – 35

Le dernier Bakou – 35

Alitt regardait Albert avec consternation. « Comment avez-vous pu laisser faire ça ?! »

Il venait de découvrir le Balibab qui gisait dans la caverne, les racines d’un côté, le tronc et les branches de l’autre. Il tournait autour, cherchant une énergie familière, un repère, quelque chose pour entrer en contact avec celui qu’Albert avait appelé Tiribath.

Il était démuni. Il sentait bien un frémissement. Rien de commun avec la Forêt des Anciens, et une végétation libérée de la tutelle des hommes. Mais ce n’était pas non plus le bois lisse et inanimé d’un meuble sculpté.

Albert observait le fils de Mahira. Dès qu’il avait appris pour le Balibab il s’était précipité ici, ses tatouages palpitants de vie et d’empathie. Mais lorsqu’il l’avait touché, Albert avait vu ses tatouages s’assombrir, jusqu’à recouvrir son corps d’images de feuilles flétries et de branches mortes. Sa jeunesse ne l’avait pas préparé à cela. Il ne connaissait que la vigueur des arbres debout. Le père de Bob notait cependant une zone plus pâle, juste derrière le cou, qui résonnait d’une énergie plus forte. Il sentait que Tiribath était toujours là, mais ni lui ni Alitt n’avaient les outils nécessaires pour le guider dans sa transformation. Albert préjugeait qu’un rituel précis devait avoir lieu, sans savoir lequel. Il avait espéré qu’Alitt pourrait l’aider, mais ce n’était pas le cas.

Au moment où il se décourageait, un bruit attira son attention. Se retournant, il vit Rashta avancer, soutenant avec peine son fils à peine conscient.

« Que faites-vous ici ? Il doit se reposer. Vous ne pouvez pas…

— Je dois l’aider avant qu’il ne soit trop tard. » Interloqué, Albert regarda Rashta qui haussa les épaules. Pour lui la phrase de Bob se passait de commentaires. Il avait tenté de le dissuader, mais devant sa volonté, il avait préféré l’assister sans le fatiguer davantage. « Aide-moi à m’installer à côté de lui, Rashta, s’il te plaît. »

Secondé par Alitt, Rashta avait assis Bob entre la souche et le tronc du Balibab, de manière à ce qu’il puisse les toucher tous les deux sans bouger. Les deux enfants-dieux avaient ensuite reculé pour se placer de chaque côté d’Albert.

Bob ferma les yeux, et pendant un court instant, ils eurent peur qu’il ne se sente pas bien. Puis il commença à chanter. Albert avait souvent fredonné avec Bob lorsqu’il était enfant, mais ce qu’il exprimait en cet instant venait d’un autre monde. C’était une succession de sonorités inconnues, une mélodie qui apparaissait et disparaissait sans que les auditeurs qu’ils étaient arrivent à suivre le fil conducteur de cette sonate. Albert sentait sans la comprendre la profonde justesse de ce chant. Le volcan vibrait avec la voix de Bob, et il avait l’impression que l’île entière se soulevait. Son fils chantait. Un chant sans âge et sans paroles. Un baume qui s’infiltrait dans leurs cœurs pour les rassurer et les soigner.

Au départ, Alitt n’avait pas reconnu le chant de son ami. Les tonalités de sa voix étaient trop différentes. Mais à mesure que le son emplissait la pièce et se diffusait dans l’air nocturne, il avait identifié la mélodie. L’hymne de naissance des Balibabs. Il ne l’avait entendu qu’une fois, mais il était resté gravé dans son cœur. Lorsqu’il fut temps, il s’agenouilla près de Bob et laissa sa voix de basse se joindre à lui. Albert observait la scène sans un mot. Il n’avait pas encore raconté ce qu’il savait à Mahira ni à ses fils. Il était à la fois soulagé que Bob ait repris connaissance et effrayé par sa transformation. Sa peau avait pris une teinte grise sur la moitié du corps, un gris charbonneux, brillant, à l’exception d’un croissant blanc à l’arrière de l’oreille gauche. Aucun doute n’était permis. Son fils devenait le prochain Bakou.

——————–