Le dernier Bakou – 34

Le dernier Bakou – 34

Kirbann était revenu à lui avec un mal de tête carabiné. Il ouvrit les yeux dans une semi-pénombre, et réalisa qu’un sac lui couvrait le visage. Il était assis sur une chaise, pieds et mains liés.

Tentant d’occulter la douleur qui lui martelait le crâne, il essaya de percevoir son environnement. Une vague odeur de formol. Un volet qui battait quelque part. Un chien qui hurlait. Rien de très utile pour déterminer où il était.

Fataliste, il décida de patienter jusqu’à ce qu’on s’occupe de lui. Après tout, s’ils l’avaient voulu, il serait déjà mort. Il devait considérer le sursis qui lui était accordé comme un signe de bonne volonté.

Lorsqu’il émergea de nouveau, les choses avaient changé. Il respirait plus librement. L’odeur de formol avait disparu, remplacée par celle des mimosas. Où trouverait-on des mimosas en cette saison ? Ils étaient peu répandus sur Uhnythais et ne poussaient qu’au moment de Tarnythin. Il n’avait jamais entendu parler d’une espèce qui fleurirait en Harkanang. Ne sentant plus de poids sur son visage, il batailla pour ouvrir les yeux. Aveuglé par une lumière vive, il tourna la tête. Lorsqu’il se fut habitué à la luminosité, il observa l’endroit. Une serre. Pas les abris ilapaires rudimentaires pour les légumes, mais un bâtiment ultramoderne avec des arbustes d’ornement. Il apercevait des rosiers pleureurs, quelques rhododendrons, toutes sortes de buissons fleuris qu’il ne connaissait pas et des mimosas de différentes teintes par dizaines. Il passait en revue chaque groupe de fleurs. Rassemblées par famille de couleurs, l’effet était saisissant. En y regardant de plus près cependant, il sentit son sang se figer dans ses veines. Toutes les plantes qu’il voyait, sans exception, sortaient d’un tube à essai. Aucune trace de terre. Il découvrit des dizaines de capillaires alimentant discrètement chaque conduit. La terreur s’insinua par tous ses pores.

« Vous admirez mon œuvre ? » L’homme arrivait de nulle part. Malgré des cheveux très blonds et fournis, il devait avoir une soixantaine d’années. Son costume gris était taillé sur mesure. Kirbann en avait vu de similaires chez Nysmok. Il reconnaissait la signature d’un couturier discret mais incontournable des grandes fortunes uhnytiennes. Les mains étaient fines mais couturées de cicatrices, comme si le costume soigné cachait un homme plus habitué au terrain qu’au comptage des chiffres.

« Aimez-vous les histoires, monsieur Laory ? » La question n’était qu’une figure de style. Son interlocuteur n’attendait aucune réponse.

« Il y a trois cent trente-trois ans exactement, l’un de mes ancêtres a été spolié de son héritage. Aîné de trois enfants, il a été privé de ce qui aurait dû lui revenir par son frère et sa sœur. Chassé de son village, il n’eut d’autre moyen de subsistance que de travailler pour d’autres, de s’épuiser à la tâche pour ne pas mourir de faim. Mais il était persévérant, et à force de travail, il s’est construit une nouvelle vie. Une belle vie qui n’a jamais remplacé celle qu’il avait perdue.

Alors qu’il vieillissait, il n’oublia jamais ses racines et perpétua le souvenir de son héritage volé, qu’il transmit à son fils et qui fut légué aux générations suivantes. Cet homme était le grand-père de mon arrière-arrière-arrière-grand-père. Il y a cinquante ans, mon père avait enfin retrouvé la trace de son héritage et il allait le récupérer. Mais un voyou de seconde zone l’a dérobé de nouveau. Ce voyou, c’était Jokalil Jaygho. »

Kirbann avait bien senti que l’histoire était finie et que son interlocuteur attendait quelque chose de sa part. Il ne voyait pas quoi. Il avait tenté de suivre le fil du récit malgré le mal de tête qui lui vrillait les tempes, mais à part un héritage volé deux fois, il n’avait pas saisi grand-chose, et encore moins quel était son rôle là-dedans.

« Où est-il ? » L’affabilité du départ avait disparu, laissant place à une impatience à peine voilée. « Cela fait cinquante ans que j’attends. Dites-moi où il est et vous retrouverez la liberté. » Pour tentant que soit le marché, Kirbann aurait été bien en peine de répondre.

« Je ne sais pas de qui vous parlez. Je ne connais pas ce monsieur. » L’homme saisit Kirbann par les cheveux et lui tira la tête en arrière avec violence. Des larmes de douleur perlèrent à ses yeux.

« Ne faites pas le malin avec moi. Vous n’aimeriez pas voir de quoi je suis capable. »

D’une voix tremblante, Kirbann insista. « Je ne sais pas qui est cet homme. Vous devez faire erreur. Je ne l’ai jamais rencontré. » Un doute voila le regard de l’homme.

« L’ADN ne ment pas. Cela fait cinquante ans que nous cherchons cette séquence particulière et aucune erreur n’est possible. » Le cerveau de Kirbann fonctionnait à toute vitesse. Qu’est-ce que c’était que cette histoire d’ADN ? Il était fiché sans le savoir à cause d’un truc vieux de plus de trois cents ans ? Quand auraient-ils eu son ADN d’abord ? Puis il se souvint. Il avait embarqué sur un navire karylien à Egarto. Pour travailler, il s’était enregistré avec l’équipage. Une simple formalité qui comprenait aussi une analyse génétique. Il se rappelait avoir signé l’autorisation sans réfléchir. Quel était donc l’héritage qui méritait une telle débauche de moyens ?

« Qui sont vos parents ? » Perdu dans ses pensées, la question prit Kirbann de court. Il se remémora l’avertissement de Sandira Palpann, le marin du Fleuve Bleu. Pouvait-il mentir ? Ces gens étaient visiblement très bien informés. Il décida de rester au plus proche de la vérité. — Ma mère était Estalinh Laory de Maltho. Je n’ai jamais su qui était mon père. » Sa mère avait souvent ri de cette journaliste soultaise homonyme et il avait appris par le réseau axial qu’elle était décédée quelques années plus tôt. À voir l’air contrarié de l’homme, ce n’était pas la réponse qu’il attendait. Lorsqu’il tourna les talons, Kirbann fut soulagé du répit qui lui était accordé. Il espérait seulement que son subterfuge ne serait pas découvert trop vite.

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