Le dernier Bakou – 3

Le dernier Bakou – 3

« Bienvenue aux nouveaux étudiants d’Ahrmonnhyah, ainsi qu’à tous ceux qui les accompagnent.

Je suis Essaly, déesse itinérante, et présidente du Conseil des Tuteurs pour cette nouvelle promotion… »

Bob avait dressé l’oreille en entendant le terme itinérant. Que voulait-elle dire ? Il n’avait jamais pensé que les dieux pouvaient fonctionner autrement qu’attachés à un territoire défini. Il se rendit compte qu’il ne savait pas grand-chose à propos de la vie des dieux. Isolé parmi les humains, il n’avait jamais eu de raison de remettre en question les enseignements de son père. Laissant de côté ses trop nombreuses interrogations, il reprit le fil du discours d’Essaly.

« …Entrer à Ahrmonnhyah est toujours une expérience hors du temps. Vous qui venez d’arriver, profitez de chaque instant sans vous projeter au terme de vos études. Un cursus à Ahrmonnyah s’adapte aux besoins de ses passagers. Nul ne sait à l’avance combien de temps va durer une promotion, même si d’expérience, plus le nombre d’élève est élevé et plus la durée de l’enseignement s’allonge. Cependant, d’autres considérations sont prises en compte. A ce jour, la promotion la plus courte a duré vingt-quatre mois Uhnytiens, et la plus longue quatre-vingt-douze… »

Bob fit le compte. A raison de quinze mois par an, cela représentait un peu moins de deux ans ou plus de six. Pour sa part, il n’était pas pressé de repartir.  

« Votre promotion est la plus dense qu’Ahrmonnhyah ait connu, en grande partie grâce à Tahari et Mahira… »

Les rires qui se propagèrent dans l’assemblée furent aussi spontanés que le sourire d’Essaly qui accompagnait cette déclaration. Bob regardait autour de lui, cherchant à comprendre l’origine de cette hilarité soudaine. Voyant son désarroi, Alitt vient à son secours dans un murmure entre deux hoquets de rire.

« Mahira et Tahari ont huit enfants.

-Oh. » Bob mit un instant à intégrer l’information. « Et ils sont tous dans cette promotion ?

– Du premier au dernier.

– Mais… tu m’as dit que tu avais sept frères, n’est-ce pas ? Alors tu es le fils de Mahira ?

– Et oui ! »

Digérant cette nouvelle, Bob tendit l’oreille pour écouter ce discours plein de surprises.

« … mais aussi par l’intégration d’élèves venus d’autres horizons. Pour la première fois, nos amis polymorphes, ondins, balibabs et aériens ont accepté notre invitation à partager leurs enseignements. Cela porte donc le nombre d’étudiants à vingt-neuf. »

La taille de la promotion fut à peine audible derrière les murmures qui accompagnaient cette dernière déclaration. Bob se tourna à nouveau vers Alitt en quête d’informations.

« Que se passe-t-il ? C’est un problème d’avoir d’autres élèves ? »

Alitt sourit doucement. « En théorie non, mais ça n’était jamais arrivé, et tu te rendras vite compte que les dieux sont plutôt conservateurs. Alors ce genre de nouvelles alimente les potins pendant des semaines. Surtout qu’Essaly avait bien gardé le secret.

– Mahira n’était pas au courant non plus ?

– Pour être franc, je pense que si. Mais aucun de nous n’en avait entendu parler. Elles savent être discrètes quand elles le souhaitent. Chuttt, elle continue. »

« Chaque génération de dieux a grandi à Ahrmonnhyah. Quelle qu’ait été notre vie avant d’arriver, notre séjour ici nous a changés, en profondeur. Décider d’étudier à Ahrmonnhyah c’est choisir de laisser nos certitudes et nos vérités à l’entrée. C’est aussi nous ouvrir aux autres, élargir nos perspectives, mettre nos découvertes à l’épreuve du minuscule ou de l’immense, mais avant tout investiguer qui nous sommes, de manière individuelle et collective. Chacun d’entre nous a une place unique qui ne sera pas celle de nos parents. Notre éducation, notre vie jusqu’ici ont façonné nos habitudes. A partir de cet instant, vous avez la chance de pouvoir questionner ce que vous savez, de l’examiner à la lumière des autres, de le confronter à une vérité alternative. Ces outils vous permettront de progresser dans la connaissance de vous-mêmes, et de construire votre vie sur des bases saines et solides afin de faire de vous les meilleurs dieux possibles, heureux d’être à votre place chaque jour.

Et cette année, pour la première fois aussi, votre enseignement à Ahrmonnhyah prendra une autre dimension, car les Sept Essentiels eux-mêmes seront vos professeurs… »

Cette fois, Bob lui-même avait conscience de l’importance de l’annonce. Les Sept Essentiels étaient les piliers d’Uhnythais. Il avait toujours cru que son père lui cachait tous les enseignements liés à son pouvoir divin, mais, observant les réactions incrédules autour de lui, Bob se rendait compte que personne ne savait rien des Essentiels. Ils faisaient partie d’Uhnythais, au même titre que le Cœur. Des éléments immuables, aussi certains et impalpables que l’air qu’on respire.

Tournant la tête pour interroger Alitt, Bob surprit un échange de regards entre Mahira et Essaly. Loin de la joie légère de tout à l’heure, les deux déesses étaient concentrées. Repassant le fil du discours dans sa tête, Bob se demanda à ce moment-là si toutes ces annonces et ces nouveautés ne cachaient pas autre chose. Peu habitué à la compagnie de ses pairs, il n’avait aucun point de référence, mais ce dont il était certain, c’est que nulle part au monde un tel bouleversement n’apparaissait sans raison.

Alors que l’idée d’un danger pressant se présentait à son esprit, Bob la repoussa, ne sachant quoi en faire. Mais il avait appris par le passé à se fier à ses intuitions, et celle-ci resta gravée dans son esprit.

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