Le dernier Bakou – 28

Le dernier Bakou – 28

Kirbann venait de poser le pied à Koundira. Sa cheville le faisait toujours souffrir et ce n’était pas la seule chose qui le tracassait.

Son voyage sur le Fleuve Bleu avait fourmillé de surprises. Près de trois jours de trajet avec les deux reflux. Une habitude que les riverains vivaient avec philosophie, mais qui, pour le premier séjour d’un étranger, avait la saveur d’une rareté inédite par ailleurs. Ils étaient nombreux à s’enthousiasmer devant les caprices du fleuve. Il avait vu des autobus entiers de touristes à l’affût. Plus rien n’était naturel dans cette attente programmée pour donner à des visiteurs pressés l’odeur d’un plat qu’ils n’avaient pas le temps de goûter.

Et puis son hôte. Sandira Palpann. Kirbann ne risquait pas de l’oublier. Un marin haut en couleur qui lui avait fait vivre le fleuve. Un homme secret et plus complexe qu’il ne le laissait paraître. Kirbann l’avait vu plusieurs fois discuter avec des mimipos et autres habitants des bords. La dernière remarque du capitaine en forme ne l’avait pas franchement rassuré.

« Vous ’riez pas du p’rtir. Vot’ trac’ ‘t’aussi visib’ qu’les nu’ d’jade, pis ch’ger d’nom n’suffir’ pas à’v’ prot’ger d’ceux qu’vous suiv’. Si z’vez un’ onc’ d’bon sens, ret’rnez che’vous d’suit’. Mais com’ j’pari’ qu’vous en f’rai r’in, oubli’ pa’ qu’les hom’ n’sont pas seul’ s’t’icite. » Sur cette formule sibylline, il avait tourné les talons, le plantant là, au milieu du quai. Kirbann étudia la question quelques instants. Pourquoi qui que ce soit le suivrait ? Si des malfrats souhaitaient soutirer de l’argent à Nysmok Wantho, il ne se trouvait pas en première ligne. Il songea aux enfants de Nysmok qui passaient leur temps à sillonner le monde. En théorie ils étaient les représentants de l’entreprise. Ils avaient le droit de voyager, eux, et ne s’en privaient pas. Quant à leur hypothétique travail… un prétexte pour se débarrasser d’eux. Kirbann ne pouvait pas en vouloir à son employeur. C’étaient des parasites. Il se rappelait leur accueil lorsque Nysmok l’avait recueilli à la mort de sa mère. Il avait sept ans et déménager dans cette immense demeure avait été laborieux. Il venait d’une famille pauvre et sans éducation, et il était plus vieux que les enfants de la maison. Une double tare qui lui avait sérieusement compliqué la vie jusqu’à ce qu’il puisse riposter. Il avait trouvé refuge dans la bibliothèque. Elle était devenue sa meilleure amie avec Faribath, le Balibab du patio. C’est pour se souvenir de tout ce qu’il y avait vécu qu’il avait pris un livre au moment de partir. Il avait hésité avant de choisir celui-ci. Il en voulait un qui lui rappelle Egarto et c’était le premier ouvrage que Nysmok lui avait lu. Il avait toujours adoré les histoires qui s’y trouvaient. Il espérait le lui rendre un jour.

Il se demanda si le vieil homme avait compris son départ. Il avait laissé une lettre pour se justifier. Demander pardon pour les secrets et merci pour l’accueil. Il expliquait qu’il était temps pour lui de découvrir le monde. De vivre par lui-même. Il savait que le patriarche avait vu autre chose dans sa vie que l’Ile Perdue, mais il n’avait jamais accepté de raconter sa jeunesse. Ce n’était jamais le moment. Kirbann espéra lui reparler un jour. C’était un vieil homme. Il se remémora les conseils du marinier. Fallait-il faire demi-tour et rentrer ? Se satisfaire de l’Océan Inconnu, du Fleuve Bleu et d’un court aperçu de la Mer Intérieure ? Perdu dans ses pensées, Kirbann remarqua soudain l’obscurité du ciel, la mi-nuit commençait. Il devait trouver un abri. Au moment où il se retournait pour partir vers la ville, il sentit quelque chose lui fracasser le crâne. Il tituba, apercevant au passage deux mocassins beiges à fines rayures. Un deuxième coup le mit à terre et il perdit connaissance.

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