Le dernier Bakou – 27

Le dernier Bakou – 27

« Qu’as-tu ? » Prononcée à mi-voix, la question de Rashta s’adressait à Bob. Il se frottait l’avant-bras depuis plus d’une minute.

« C’est ce truc qui s’étend sur ma peau. Je ne sais pas ce que c’est. »

Rashta regardait le truc en question. Il grandissait à vue d’œil. « Ça te fait mal ?

— Non. » Le retour de Nysmok avec un plateau interrompit la conversation.

« Asseyez-vous, je vous en prie. » Montrant l’exemple, le vieil homme s’installa sur le bord d’un fauteuil et désigna deux sièges identiques face à lui. Les deux enfants-dieux obtempérèrent. Rashta détaillait la vaisselle. Décidément, cet homme regorgeait de surprises. « C’est un service audalais.

— Je vois que tu es un fin connaisseur. Peu de personnes différencient l’audalais et le banghis.

— Les banghis ont un fond bleu orné de figures blanches alors que les audalais sont blancs avec des figures bleues.

— En effet.

— Mais celui-ci est une pièce rare. Il est d’une facture remarquable. Vous permettez ? » Rashta tendit la main pour saisir une tasse vide. Après un instant d’hésitation, Nysmok la lui donna. Lorsque Rashta la retourna, il leva les yeux vers l’ilapair. Celui-ci l’observait, comme s’il lui laissait le choix de parler ou de se taire. Rashta se tourna vers Bob, se demandant quoi faire, mais son ami se frottait toujours le bras.

« Ça ne va pas mieux ?

— Que se passe-t-il ?

— Il a une tâche qui grandit sur son avant-bras. Montre-lui Bob. » Au moment où l’enfant-dieu s’exécutait, Nysmok constata que la trace qu’il avait vue sur son poignet à peine une demi-heure plus tôt s’étalait déjà jusqu’à son épaule.

Rashta observait l’ilapair. Il avait reconnu les signes et il savait quelque chose. Il en aurait mis sa main à couper. Nysmok le fixa dans les yeux et secoua légèrement la tête. Sans émettre un son, il articula « pas maintenant ». Rashta acquiesça en silence.

Bob n’avait qu’une très vague idée de ce qui se passait. Il n’arrivait pas à laisser de côté ce truc. Ça n’avait pas l’air inquiétant, mais ça l’obsédait. Il avait l’impression de sentir cette… chose prendre possession de lui. Comme s’il était poussé hors de son corps et de son espace. Une sensation assez dérangeante. Il observa ses mains. La droite, blanche, presque translucide par endroits. Et la gauche, d’un gris sombre et lumineux à la fois. Il se demanda si cela envahirait toute la surface de sa peau ou si une césure s’effectuerait en chemin. Un dieu rayé comme un zèbre, ce serait drôle. « Je ne me sens pas très bien ».

Nysmok considéra les deux enfants-dieux. « Vous feriez mieux de rentrer. » Désignant Bob, il ajouta « Il a besoin de repos. » Lorsqu’ils se levèrent pour prendre congé, Bob s’appuya sur l’épaule de Rashta pour stabiliser son environnement.

Nysmok les arrêta. « Attendez une minute. Je dois vous donner quelque chose. » Il disparut entre les étagères sous le regard de Rashta, que cette soudaine hâte avait pris par surprise. Il réapparut quelques instants plus tard, portant un livre dont la reliure en cuir travaillé indiquait un âge vénérable. Il le lui tendit. « Emmenez-le. C’est pour lui. » Rashta saisit l’ouvrage de son bras libre. « Revenez quand vous voulez. Vous serez toujours les bienvenus ici. » Il insista sur les derniers mots. Rashta inclina la tête pour le remercier, puis, sentant Bob devenir de plus en plus lourd à son épaule, l’attrapa fermement par la taille pour le ramener à Ahrmonnhyah.

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