Le dernier Bakou – 26

Le dernier Bakou – 26

Nous arrivons trop tard.

Albert avait senti la douleur du Balibab avant de le voir. Une main de fer avait comprimé son cœur au point qu’il avait cru défaillir. Une terreur sans nom avait secoué l’arbre à mesure que les bûcherons s’acharnaient sur lui. Albert avait failli se couper de l’insupportable souffrance, mais abandonner Tiribath à son sort lui répugnait. Le moins qu’il puisse faire était de l’accompagner aussi loin que possible. Il n’avait aucune idée de l’endroit où il le suivait, mais il était déterminé à ne pas faiblir.

Azyolh avait observé son fils. Il avait senti le lien qui s’établissait entre les deux êtres. Celui qui souffrait dans sa chair, et celui qui veillait. Il avait tant de fois assisté à la veille d’Albert. Tant d’années après, il retrouvait le même émerveillement devant la sollicitude dont son fils faisait preuve. Les années avaient renforcé son empathie et sa puissance d’accueil et de pardon. Il était toujours surpris que l’image d’Albert soit celle d’un dieu jaloux, vindicatif et courroucé alors qu’il l’était si peu. Il s’était parfois demandé si le temps qui les avait séparés avait changé le caractère d’Albert. Il était soulagé qu’il n’en soit rien.

Il avait fait signe à Norula et ils avaient laissé Albert et Tiribath. Azyolh avait cependant créé une bulle d’invisibilité autour de son fils afin de le protéger en leur absence. Son immersion avec le Balibab laissait son corps sans ressources face au monde extérieur.

Ils avaient d’autres êtres à protéger. Azyolh avait soigneusement préparé son plan, et avec l’aide de Norula ils espéraient retarder l’abattage des autres Balibabs. Le polymorphe œuvrait déjà. Il avait pris l’apparence d’un bûcheron et s’attaquait au matériel laissé en arrière. La dextérité avec laquelle il sectionnait les câbles, dévissait les écrous et démontait ce qui pouvait l’être aurait été invisible à un œil non averti, mais Azyolh avait repéré et préparé sa manière de faire. Synchroniser leurs efforts était essentiel pour empêcher les ouvriers de voir ce qui se passait au milieu d’eux. Pour les aider à évacuer les pièces détachées, le veilleur de l’eau avait fait appel aux êtres de magie qui vivaient encore dans les collines. Empêcher les outils d’être réparés et remontés restait la priorité, gagner du temps en évitant de faire du mal à qui que ce soit. Azyolh remercia les Essentiels. Il n’osait imaginer la situation si d’autres êtres avaient perçu la souffrance du Balibab. La non-violence était un chemin qu’il n’avait jamais regretté d’avoir choisi, mais ce n’était pas le cas de tous.

Azyolh et Norula avait parié sur le fait que les bûcherons n’abattraient qu’un Balibab à la fois. Bien que privés du reste de la forêt, ceux-ci restaient des forces de la nature et même le dernier des imbéciles s’en rendait compte. Ils avaient agi en douceur alors que les ouvriers se relayaient autour du premier Balibab. Concentrés sur leur tâche, le brusque silence des collines les surprit. Pendant une fraction de seconde, aucun son ne fut audible à des kilomètres à la ronde, puis un grondement sourd et profond monta des entrailles de la terre. Le premier Balibab venait de s’abattre sur le sol.

La première inquiétude d’Azyolh fut pour Albert. Il le percevait à travers la bulle et il semblait toujours être en contact avec le Balibab. Où était-il parti ? Saurait-il revenir ? Un geste de Norula le ramena à leur préoccupation immédiate. Ravis d’avoir mis à terre le premier arbre, les bûcherons se rassemblaient un peu plus bas pour fêter l’évènement. C’était le moment d’en profiter pour saboter les derniers outils. Ils étaient encore imprégnés de sève, plus claire que celle des arbres ordinaires et moins visqueuse. Elle miroitait au soleil et gouttait sur le sol. 

L’arrivée d’Albert à ses côtés le surprit. Son fils avait l’air hagard. Une fatigue sans nom se lisait sur son visage et dans son attitude, mais son regard était déterminé. « Nous devons l’emmener ». Azyolh hésita. « Aurons-nous la force de le faire ? Regarde la splendeur de cet arbre. Il est immense.

– Nous devons le faire. » Sa voix se brisa. « Je ne peux pas le laisser à leur merci. Je ne peux défaire ce qui a été fait, mais je ne l’abandonnerai pas ici.

– Très bien. » Azyolh réfléchissait. Même avec la puissance de deux dieux, ils ne pourraient à la fois emmener le Balibab et déterrer la souche et les racines. Pas en plein jour devant une trentaine d’ouvriers. Norula vint à son aide.

« De combien de temps avez-vous besoin ? » Les dieux se regardèrent. « Trente minutes devraient suffire, mais ce sera bruyant. 

– Très bien. Laissez-moi dix minutes. Vous pourrez créer un écran pour vous rendre invisible ?

– Invisibles oui, mais pas inaudibles. » Le polymorphe sourit. « Ce ne sera pas un problème. 

– Norula ?

– Oui ?

– Comment nous retrouverons-nous ? » Le polymorphe hésita puis sourit à nouveau. « Ce ne sera pas un problème. Je saurai vous retrouver. Bonne chance. »

Les dieux le regardèrent s’éloigner.

« Tu as de bons amis. » Azyolh regarda son fils. « Certaines rencontres sont écrites depuis longtemps. Parfois elles coïncident avec un évènement qui les rend plus visibles. » Une sono se mit en route à peu de distance. « Il me semble que c’est à nous. Allons-y mon garçon. » Les larmes montèrent aux yeux d’Albert. Comme il lui avait manqué. Mais le temps n’était pas aux retrouvailles émues, une guerre se préparait, et leur résistance commençait ici.

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