Le dernier Bakou – 25

Le dernier Bakou – 25

Enfin.

Chossalinn contemplait le port de Tavaly du haut de la tour Dhossal. Sa famille avait construit cette merveille de béton, d’acier et de verre cent cinquante ans auparavant, mais elle n’avait pas une ride.

Elle adorait l’endroit. Son bureau, situé au quarante-quatrième et dernier étage, dominait la ville. De l’angle sud, elle devinait les Monts Dorés, à près de cinq cents kilomètres. La façade est surplombait l’Océan Inconnu et le ballet des cargos qui sillonnaient le monde pour écouler les produits dakyrois. A l’inverse d’autres pays uhnytiens, les Trois Provinces avaient décidé de réserver les transports aériens aux passagers. Tout le fret cheminait par voie maritime ou terrestre. Un choix contre-productif qu’elle s’employait à modifier depuis des années. Son père et son grand-père avant elle avaient pesté contre les pertes de temps, d’autant plus qu’à l’époque le tunnel des Monts Dorés n’existait pas. Acheminer les minerais d’Azyrie prenait plus de deux mois, par la Mer Intérieure et le Fleuve Bleu. Depuis que le tunnel était terminé, l’affaire était résolue en moins de deux jours, un gain considérable salué par ses associés lors de leur dernière réunion.

Sa secrétaire frappa à la porte et passa la tête dans l’entrebâillement. « Le chauffeur est arrivé Madame. » Elle avait oublié ce voyage. Un discours prévu de longue date à Silith, la capitale des Terres d’Ouest à l’occasion du Forum pour la Sauvegarde de la Planète. Membre bienfaitrice de nombreuses associations pour la défense de l’environnement, ses interventions étaient très attendues.

Elle attrapa son attaché-case et se dirigea vers l’ascenseur. Il n’était pas question de faire faux bond aux organisateurs. Maintenir sa couverture conditionnait la poursuite de ses autres projets.

L’un d’entre eux était en cours de réalisation. Ses équipes travaillaient sur le terrain depuis des mois pour défricher le plateau de Singhit. Le climat yndi était parfait pour la culture des palmiers, mais la géographie du pays ne leur laissait que peu de place. Il avait fallu couper un à un tous les arbres présents. Du bois exotique de première qualité qu’elle avait écoulé sans mal. Ses équipes avaient agi avec discrétion. Pas question de bâcler le travail en deux semaines et de voir la nouvelle s’étaler en première page des journaux. Même si les montages financiers évitaient que son nom ne soit associé à tous ses projets, il n’en restait pas moins possible pour un investigateur motivé de trouver tout type d’informations sur le réseau axial. Ils avaient donc prélevé les arbres au compte-goutte pendant des mois, jusqu’à obtenir un plateau vide, à l’exception des Balibabs.

Leur abattage démarrait aujourd’hui. Les travaux préparatoires devaient suffire à les affaiblir. Elle avait retenu les leçons du passé. Sa famille avait payé un lourd tribut à la Forêt des Anciens. Son arrière-grand-père y avait trouvé la mort, ainsi qu’un oncle et deux cousins. Les Balibabs semblaient plus résistants que les autres essences, et des accidents avaient jusqu’à présent empêché toute action concrète à leur encontre.

Arrivée au sous-sol, le chauffeur l’attendait avec la limousine. Un luxe dont elle ne se lassait pas. Les vitres teintées atténuèrent le choc de retrouver la lumière du soleil après la pénombre du parking. Une publicité pour l’autoroute des Monts Dorés fixa son prochain objectif, reprendre les recherches de son grand-père sur le Glacier Doré. Même si tout se passait bien en Yndanie, elle n’était pas prête à affronter la Forêt des Anciens. Elle s’installa dans son siège de première classe avec une pensée pour sa secrétaire. Elle avait pensé à lui retenir une place sur un vol commercial, une excellente idée qui ferait bonne impression. Tout compte fait, engager une militante pour l’environnement avait été une bonne idée. Tenir ses amis près de soi et ses ennemis encore plus près. Une maxime qu’elle connaissait bien et appliquait dans tous les domaines. Avant d’éteindre son téléphone, elle envoya un message. Je pars de Tavaly. Tu me manques. A ce soir. Le destinataire du message était Xilistt Bhrystok, son amant, directeur général de l’association WNI, Wantho Nature Initiative, la plus importante de toutes sur la sauvegarde d’Uhnythais.

——————–