Le dernier Bakou – 24

Le dernier Bakou – 24

La fin approche. Je sens mes forces disparaître peu à peu sans pouvoir agir.

Le Cœur s’affaiblit et je ne peux puiser en lui.

Je ne serai bientôt qu’une coquille vidée de son essence.

J’ai déjà perdu tant de choses, mais c’est insuffisant.

J’ai failli.

Je n’ai pas réussi à les protéger. Ils sont morts par ma faute.

Quelle douleur de porter ce fardeau seconde après seconde. Alors que les pans de ma vie s’effondrent les uns après les autres, le souvenir de mon échec grandit, comme s’il se repaissait de la place enfin disponible.

Je regrette.

J’aurais pu agir plus tôt ou agir mieux. J’aurai dû voir les signes précurseurs. Mais j’étais trop plein de vie pour regarder les failles. Certain de ma propre insignifiance et de la grandeur de mon peuple.

Rien ne pouvait nous arriver.

Aujourd’hui nous payons le prix de nos certitudes, et le soleil blanc qui se lève sera peut-être le dernier de ma vie.

Tiribath s’éveilla en sursaut au son de la tronçonneuse. Il avait longtemps cru que les Balibabs ne dormaient pas, mais les dernières semaines avaient mis à mal tout ce qu’il pensait savoir.

A l’instant où sa vie se préparait à basculer dans l’odeur de l’essence et les bruits des hommes, la conscience collective des Balibabs lui pesait. Il aurait aimé pour un instant se retrouver seul, écouter ses sensations sans les sentir amplifiées par l’horreur de centaines de ses congénères.

Son sens de l’humour reprit le dessus. Il connaîtrait bien assez vite l’isolement. Le bruit approchait. Il était certain d’être la première victime, précédant d’une centaine de mètres les onze autres Balibabs du plateau de Singhit.

Il se rappelait le choix de son emplacement. Un moment unique dans la vie d’un Balibab. Il avait été le premier à s’implanter ici. Au milieu des collines, au-delà des lacets de Youv, la mer de Salmany s’étalait. A l’époque elle était peu fréquentée, à peine tachetée ici ou là d’une voile tendue par les vents du Cap Changhyl. Aucune route n’existait, uniquement les sentiers utilisés par les êtres de magie. Il en avait vu s’éteindre des centaines dans sa longue vie. Certains avaient même entièrement disparu d’Uhnythais. D’autres Balibabs étaient arrivés, des graines à qui il avait su faire l’article. Il avait aimé cette promiscuité, la sensation nouvelle de faire partie d’un groupe physique et pas seulement un contact à distance.

Une odeur forte de sueur et d’alcool envahit soudain son espace. Cette fois il y était. Il connaissait les hommes depuis longtemps, et certains avaient même été ses amis, mais pas celui-ci. Cela n’avait rien à voir avec sa fonction. Les bûcherons sont utiles lorsqu’ils agissent avec discernement. Mais il ne sentait rien du genre dans celui-là. Un homme bête à manger du foin, agrippé à sa machine infernale.

Il sourit tristement en faisant ses adieux au monde des Balibabs, la futilité l’avait rattrapé. Il aurait aimé un bûcheron soigneux, avec qui discuter pendant qu’on le débitait en morceaux. Un homme sage qui aurait transféré son âme dans les morceaux de son bois. Il avait tant à vivre encore.

Il espéra jusqu’au bout que les légendes disent vrai, mais aucun rituel magique n’avait été formé pour lui. Lorsqu’il sentit la première morsure dans son écorce, Tiribath ferma son esprit du mieux qu’il put pour empêcher ses amis, ses égaux, de sentir l’horreur de l’abattage brutal. Il retint ses cris pour ne pas effrayer ceux qui vivaient encore, un peu plus haut. Et sa dernière pensée fut pour eux, leur souhaitant une fin plus douce que la sienne.

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