Le dernier Bakou – 23

Le dernier Bakou – 23

Rashta était en train de plancher sur ses exercices de météo.

A vrai dire il les avait terminés depuis un certain temps, mais feindre de continuer à étudier lui permettait d’observer les alentours sans être dérangé. Maître de l’air et du vent, les phénomènes météo n’avaient aucun secret pour lui, et il pouvait ratisser le désert avec un coup de zéphyr les yeux fermés comme déclencher un tsunami en lisant le journal. Cela le distrayait.

Aujourd’hui il était concentré sur autre chose. Amyda. La déesse itinérante était passée près de lui en discutant avec Essaly, et quelque chose les contrariaient. Il avait tendu l’oreille et repéré un nom, Wantho. La famille avait construit un empire commercial et financier en l’espace d’une génération, grâce au talent d’un seul homme, Nysmok. N’avoir jamais quitté l’Ile Perdue pour se faire surclassait encore la performance. Dominer le monde sans quitter son jardin, voilà qui donnait à réfléchir.

Quelques années plus tôt, Rashta avait passé plusieurs jours sur l’île, histoire de voir à quoi ressemblait le « must be » des riches uhnytiens. Un morceau de terre occupé par deux mondes qui ne vivaient pas ensemble. Les ilapairs d’origine, pauvres pour la plupart, attachés à leur terre et à leurs traditions. Et les seconds, appelés ilor’perd par les premiers, une caste de riches étrangers venus construire des villas cernées de murs plus hauts que les remparts d’Egarto. Entre les deux, Nysmok Wantho. Il n’avait jamais quitté sa maison ilapaire, acceptant tout au plus de l’aménager pour y stocker ses livres. Il détenait l’une des plus belles bibliothèques du monde.

L’homme était décrit par tous comme misogyne et dur en affaire, mais Rashta avait eu d’autres échos. Des bruits qui disaient que l’homme parlait aux arbres pour choisir lesquels abattre pour ses meubles. Un homme qui œuvrait pour la préservation des espaces naturels et la reforestation. Un homme avec un Balibab au milieu de sa maison.

D’après ce qu’il avait entendu, le vieux Nysmok ne possédait pas ce que cherchait Amyda. Vraie ou fausse, l’information avait titillé sa curiosité. Il décida d’en avoir le cœur net et de rendre une petite visite au patriarche. Il pourrait commencer par le Balibab.

Son seul problème concernait le caractère particulier de ces arbres. Il avait du mal à être humble suffisamment longtemps pour tenir une conversation avec eux. Il lui fallait un interprète. Quelqu’un qui saurait prendre toutes les pincettes nécessaires. Alitt était le choix du roi. A l’aise comme personne dans la nature, aucune plante, arbre ou animal ne lui résistait. Rashta observa les alentours. Isla et Taki se trouvaient là, encore en train de se chamailler autour d’une pluie d’automne, Lurna et Noladie bataillaient avec un nuage trop sec pour avoir une utilité, tandis qu’Ymaugha avait déclenché une pluie d’éclairs. Il se demandait où étudiaient les autres lorsqu’il se rappela que la météorologie s’intégrait dans les cours dissociés.

S’il se souvenait bien, le deuxième Essentiel, Dakhtassi, enseignait au deuxième groupe. Flûte. Alitt en faisait partie. Il ne lui restait que deux options. Remettre son projet à plus tard ou trouver un autre acolyte.

Rashta quitta l’aire de jeux météorologiques et avança vers le troisième groupe. Ses membres étaient allongés dans l’herbe. Une voix l’interrompit.

« Puis-je vous aider ? » Tournant la tête pour identifier l’origine du son, Rashta se trouva face à face avec Maretinn. Oups. Détaillant les yeux verts presque aussi grands que ses mains, il nota que la crête qui surplombait le cou était d’une teinte un peu plus claire que les ailes. Lorsqu’elle ouvrit la gueule pour reposer sa question, Rashta eut une vue plongeante sur son gosier et ses dents. Pour sûr il n’avait pas envie de contrarier la femelle dragon.

« Je suis venu chercher Bob. » Rashta mit toute son assurance dans la réponse. N’osant quitter Maretinn du regard, il avait donné le premier nom qui lui venait à l’esprit.

Elle leva le cou et tourna la tête. « Qui est Bob ? » Observant la main qui se levait, elle ajouta comme désintéressée du sujet. « Il semble que vous soyez attendu ailleurs. Vous pouvez disposer. »

Bob se hâta de se relever pour suivre Rashta qui avait tourné les talons. Il courut pour le rattraper. « Que se passe-t-il ? »

Rashta jeta un œil derrière lui. Maretinn avait repris son vol au-dessus des élèves concentrés. Plus personne ne s’occupait d’eux mais il connaissait la finesse de l’ouïe du dragon. « Alors ce cours ? Intéressant ?

– Passionnant tu veux dire. Je n’avais jamais vu de dragon. Elle n’a pas l’air si effrayante.

– Attend de la voir en colère, tu réviseras ton jugement. » Rashta se souvenait d’un tour qu’il avait joué aux dragons, quelques années plus tôt. Avec l’aide de Taki, il avait remplacé leurs œufs par des rochers de belle taille, polis par les embruns. Hilares, ils avaient observé les femelles dragons revenir vers leurs nids et contempler avec surprise les œufs durs et froids. Mais lorsqu’ils étaient rentrés, Mahira les attendait avec Maretinn, et la leçon avait été à la hauteur de l’outrage fait aux dragons. Les deux enfants-dieux avaient dû enlever les pierres et remettre les œufs dans les nids sans utiliser leurs pouvoirs ! Il n’était pas prêt à l’oublier.

Jugeant qu’il était assez loin, Rashta mit son ami dans la confidence de leur escapade vers l’Ile Perdue. Bob le regarda, contrarié. « Tu veux dire que tu m’as fait sortir de cours pour aller sur Uhnythais ? Mais pourquoi maintenant ? On aurait pu y aller plus tard ! »

Rashta haussa les épaules. « J’avais oublié que vous étiez avec Maretinn. Je cherchais Alitt, mais il était en cours avec Dakhtassi. Tu viens ou pas ? »

Devant l’insouciance de Rashta, Bob hésita. Pourquoi pas après tout ? Il inaugurait l’école buissonnière. Une autre nouveauté. Il attrapa le bras de Rashta et ils se retrouvèrent au pied d’un Balibab.

« Où sommes-nous ?

– Dans la maison de Nysmok Wantho.

– Qui est-ce ?

– Moi. » Ils se retournèrent comme un seul homme. « Que faites-vous chez moi ? Qui êtes-vous ? » Nysmok détaillait les étrangers. Ils n’étaient pas très grands, le premier plutôt fin, avec une peau blanche. Seul son poignet avait une tâche grise. Un gris anthracite, couleur charbon. Une teinte inhabituelle que Nysmok avait vue une seule fois. Surprenant de la revoir après aussi longtemps. Etait-ce vraiment un hasard ? Quand au deuxième, il avait une allure de militaire, trapu, avec un crâne rasé orné de tatouages. Pour autant qu’il puisse en juger d’ici, des tatouages liés aux Sept Essentiels. Peut-être pas un militaire alors. Un dieu ? Ses yeux clairs portaient la marque des dieux des Trois Provinces. Deux visites divines en vingt-et-une heures ? Voilà qui sortait de l’ordinaire.

« Je suis Rashta. Et voici Bob. » Le militaire venait de parler. Ainsi il était le fils de Mahira. Intéressant. « Que voulez-vous ?

– Des réponses. » Le deuxième, Bob, restait un peu en retrait. Il n’avait pas prononcé une parole depuis que Nysmok s’était montré. Le vieil homme était curieux. Il jugea que ses invités imprévus méritaient son attention.

« Donnez-vous la peine d’entrer. Je vais chercher du thé. » Les enfants-dieux se regardèrent, surpris de l’accueil qui venait de leur être réservé, puis pénétrèrent à l’intérieur à la suite de leur hôte.

——————–