Le dernier Bakou – 21

Le dernier Bakou – 21

Que les semaines avaient passé vite.

Norula se remémorait à peine les nuits d’azur et de diamant. Celle-ci était la deuxième nuit de jade. Il se trouvait chez Azyolh depuis trois semaines au lieu des trois jours prévus. Lorsqu’il avait planifié son voyage, il voulait sauver le monde mais ne savait pas par où commencer. Aujourd’hui il avait une idée très précise de ce qu’il pouvait faire pour aider le monde, mais il ne savait pas du tout si cela suffirait.

Il attendait Azyolh d’une minute à l’autre et refit le tour de la pièce pour vérifier qu’il n’avait rien laissé. En théorie ils seraient rentrés dans quelques heures, mais le polymorphe avait pour habitude de ne jamais laisser ses affaires nulle part ailleurs que chez lui. Il lui était arrivé plus souvent qu’à son tour de voir ses projets contrariés ou modifiés. Il avait appris à la dure à voyager léger et à être prêt à tout instant.

Ses préparatifs finis, il admirait le jardin sous l’éclairage nocturne de la semaine de Dakhtassi. Il distinguait le chemin de simples qui menait au potager, et les fleurs des bougainvillées mi-closes en l’absence de lumière solaire. Durant les nuits de jade, la première mi-nuit restait la plus impressionnante. Après le passage du soleil noir, tout semblait un peu moins brillant, comme engourdi dans un sommeil plus profond. Il se retourna en sentant une présence, pour se trouver face à un homme inconnu. Sans doute un dieu pour être arrivé ici avec aussi peu de remue-ménage. 

« Qui êtes-vous ? » Norula dévisageait l’inconnu. Il avait quelque chose de familier.

« Je ne suis pas chez Azyolh ? » L’homme paraissait surpris.

Norula hésita un instant. Que dire ? Azyolh ne lui avait parlé de rien. L’homme savait visiblement où il se trouvait et n’avait pas l’air menaçant.

« Si. »

L’homme semblait peser sa réponse. Il le regardait fixement. A cet instant, Norula prit conscience de son apparence. A l’aise avec Azyolh, il était visible dans son état naturel. Tournant la tête, il vit son reflet dans la vitre. Sa houppette rouge vif, sa couleur jaune soleil, sa taille élancée. Il y avait de quoi être surpris.

« Vous êtes un polymorphe. »  Ce n’était pas une question. « J’en ai connu un autrefois. 

– Que s’est-il passé ? » L’homme paraissait perdu dans ses pensées. « Nos chemins se sont séparés. Je le regrette parfois. C’était mon ami. Pardon, je manque à toutes les formes de civilité. Je suis Albert.

– Mon fils. » Concentrés sur leur échange, ni l’un ni l’autre n’avait entendu Azyolh arriver. « Bonjour père. Vous m’avez manqué. » L’émotion palpitait dans les mots d’Albert et Norula en sentait l’écho chez Azyolh.

« Combien d’années Albert ? Sais-tu combien de temps j’ai espéré cet instant avant de me résigner ? » Norula n’avait jamais pensé voir un dieu pleurer, et voilà qu’il en avait deux sous les yeux.

« Je suis désolé père. Je n’avais pas le choix.

– Je sais. Je l’ai compris plus tard. Je ne sais toujours pas pourquoi, mais j’ai confiance en toi. Je sais que tu avais une bonne raison d’agir comme tu l’as fait. Mais je suis heureux que tu sois là. Vas-tu rester longtemps ? – Je ne sais pas. Aussi longtemps que ce sera nécessaire pour les batailles qui s’annoncent. En tout cas assez pour participer à votre folle équipée de ce soir. »

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