Le dernier Bakou – 20

Le dernier Bakou – 20

Mahira arrivait à Ahrmonnhyah à la demande d’Essaly, et elle avait senti le brusque influx d’énergie. Un départ de l’anneau aurait pu expliquer la baisse, mais l’empreinte énergétique diminuée rayonnait à la fois plus fort et plus subtilement.  Mahira secoua la tête. Encore une étrangeté, et sans doute pas la dernière. Elle se hâta vers le bureau d’Essaly.

Amyda n’avait rien perçu de tel. Concentrée sur les rapports qu’elle venait de recevoir, elle cherchait une solution. Les journalistes qui avaient mené les recherches avaient été formels, rien n’existait en Dakyrie, en Khanbie ou en Drakanie. Seule restait l’Ile Perdue. Le cauchemar des dieux. Un bout de terre situé au large des côtes contriliennes, persuadé d’être le centre du monde.

L’attrait des uhnytiens pour cet endroit lui restait mystérieux. Il avait certes des paysages à couper le souffle et une météo tempérée toute l’année, mais ce n’était pas le seul. Enfin bref, une visite s’imposait et ses contacts avaient été clairs, ils n’y mettraient pas les pieds. Elle ne pouvait les en blâmer et se préparait à partir.

Elle espérait qu’Essaly saurait convaincre Mahira. Il fallait retarder à tout prix l’abattage en Yndanie. Même si elle obtenait le livre cette nuit, ce qui n’était pas encore gagné, ils ne seraient jamais prêts pour demain. Ajourner les travaux nécessitait une intervention inévitable contre les humains, ou au moins leur matériel. La pierre d’achoppement se trouvait là. Par principe, Mahira refusait de faire du mal aux humains, quels qu’ils soient.

Amyda prit une profonde inspiration et partit sur Uhnythais.

Lorsqu’elle arriva sur l’île, la deuxième mi-nuit débutait. Uhnythais entamait sa rotation pour retrouver le soleil blanc. Sans doute pas l’heure la plus propice pour rendre visite à un ilapair, mais elle ne pouvait pas attendre.

Quinze Wantho vivaient ici, répartis entre Egarto et Kalta. Le plus prometteur était le patriarche de la famille, fondateur des rhumeries du même nom. Son informateur avait précisé qu’à quatre-vingt-douze ans, il demeurait vif et piquant comme un chardon et peu enclin à faire des cadeaux. Il avait licencié l’une de ses filles qui avait eu l’outrecuidance de réclamer le même salaire que son frère. Un homme charmant.

Amyda se trouvait devant la porte. Elle pesta contre le temps perdu à respecter les usages humains, un mal nécessaire pour mettre toutes les chances de son côté, et sonna.

Dans l’attente d’une réponse, elle recula de quelques pas pour observer les alentours. La maison était ancienne. Des murs de torchis formaient un carré parfait sur deux niveaux. Un balcon couvert faisait le tour de l’étage, abritant un passage dallé au rez-de-chaussée où se trouvaient des fauteuils et une table. Ils n’avaient pas été utilisés récemment si elle se fiait à la couche de poussière qui recouvrait le tout. Elle  sonna de nouveau.

Le jardin était bien tenu avec une pelouse coupée au cordeau et des arbustes taillés à la Khanbienne, une performance pour qui connaissait la vigueur de la végétation ilapaire. Aucune fleur cependant. Une futilité sans doute réservée aux femmes. Amyda avança sur l’allée qui encerclait la maison. Elle apercevait de la lumière à l’étage, quelqu’un ne dormait pas. Elle retourna près de la porte et sonna, encore et encore. Enfin, elle entendit des bruits de pas et une voix courroucée. Elle arrêta de sonner lorsqu’elle entendit tirer le verrou de la porte. Loin de la timidité des citadins qui n’entrouvraient leur porte que de quelques centimètres même en plein jour, l’homme la retenait béante du bout du pied, un fusil à la main.

« Par les Essentiels ! Si vous n’enlevez pas votre doigt de cette sonnette, je vous promets de vous plomber la couenne ! N’y a-t-il plus une once de savoir-vivre dans ce pays pour qu’on réveille les honnêtes gens en pleine nuit ?! »

Amusée, Amyda l’écoutait d’une oreille. Ainsi il n’avait pas de domestiques. Intéressant. Elle doutait cependant qu’il se soit levé en sursaut pour venir ouvrir la porte. Elle détailla les chaussures cirées, le pantalon à pinces à peine froissé, la chemise blanche. Avec ses manches relevées et l’absence de cravate, il semblait tout droit sorti d’une publicité pour un parfum, masculin bien entendu !

« Navrée de vous déranger à cette heure, mais j’ai une proposition à vous faire. Ce ne sera pas long. » Au moins elle avait réussi à le faire taire. Si elle ne se trompait pas, la curiosité l’emporterait sur l’agacement. « Cela concerne le Throponiss. » Son attitude changea de manière subtile. Il ne s’était pas adouci mais il était attentif.

« Entrez. » Le ton était loin d’être chaleureux.

Elle pénétra dans un espace ouvert. Une seule pièce regroupait les deux niveaux, et un balcon recouvert de livres se promenait le long des murs intérieurs.

« Je vous écoute.

– J’ai entendu dire que vous aviez un exemplaire du manuscrit de Larynh Throponiss « Des origines d’Uhnythais ». Est-ce vrai ? 

– En effet.

– Puis-je le voir ? » Amyda sentit la méfiance de l’homme remonter en flèche.

« Pourquoi ?

– Je suis prête à vous l’acheter. » Un rire le secoua. « Je n’ai pas besoin d’argent. On vous aura mal renseigné. » Il passa derrière elle pour lui rouvrir la porte. « Vous m’avez mal comprise. Ce n’est pas d’argent dont il est question. » Il fit volte face. La lueur d’intérêt dans ses yeux n’échappa pas à la vigilance d’Amyda. Elle se demanda soudain si elle était prête à payer le prix nécessaire. « Je suis l’un des hommes les plus riches d’Uhnythais, je peux m’offrir tout ce que je souhaite. » Il la regarda d’un air dédaigneux et lui montra la porte. « Vous n’avez rien que je puisse désirer. 

– L’immortalité. »

Il n’avait pas bougé, soulagé de lui tourner le dos. Elle n’avait pas vu le désespoir qui l’étreignait. Alors qu’il avait enfin à portée de main tout ce qu’il avait toujours désiré, à l’instant où il mesurait le plus ce qu’il avait à perdre et à gagner, il ne pouvait plus bluffer. Il se repassa l’année écoulée. Des hauts et des bas. Sa meilleure année en termes de chiffre d’affaires, plus trente pour cent grâce à une expansion mondiale. Une demande en augmentation dans tous les domaines. Mais une contrepartie plus sombre. Il était malade. Une maladie invisible qui lui rongeait les os et affaiblissait son sang. Une maladie incurable qui mettait en évidence son graal. L’immortalité. Ce qu’il avait cherché toute sa vie, finançant l’un après l’autre tous les programmes qui pariaient sur la recodification des cellules et le remplacement des cellules malades par des souches clonées. Et puis, le départ de Kirbann. Son protégé. Celui qui devait prendre la suite de l’entreprise. Celui qui l’avait trahi. Son fils caché.

Il avoua à mi-voix. « Je ne l’ai plus. » Quoi ?

« Mais vous l’aviez ?

– Oui.

– Il vous a été volé ?

– Oui. » Ce n’était pas possible ! Pas deux fois ! Il était impossible que deux exemplaires du livre aient été volés par hasard. Quelqu’un d’autre cherchait des réponses. 

« Quand ? » Le vieillard hésita. Elle supplia. « Je vous en prie, c’est important.

– Il y a un peu plus de trois semaines. » Il avait été volé avant l’autre ? Cela n’avait aucun sens. « Mon secrétaire est parti avec. » Son secrétaire ? « Quel est son nom ?

– Kirbann. Kirbann Laory. » Amyda réfléchissait à toute allure. « Savez-vous où il est parti et pourquoi il a volé ce livre ? A-t-il emmené autre chose ?

– Non. Il a pris un bateau pour la Karylie. C’est tout ce que je sais.

– S’était-il intéressé au livre auparavant ?

– Bien sûr. Je le lui lisais souvent quand il était enfant. Nous avons passé des heures à le parcourir, et il le consultait seul quand il le souhaitait. Je ne sais pas pourquoi il a choisi celui-là. Ce n’est ni le plus cher ni le plus rare de ma bibliothèque.

– A qui en avez-vous parlé ? 

– Personne. Les membres de ma famille ne s’intéressent absolument pas à tout cela. » Il montra d’un geste ample ses collections. « Seul Kirbann passait du temps ici, avec moi. »

Amyda n’avait plus rien à faire ici. La traque continuait avec un nouvel objectif. Kirbann Laory. « Avez-vous une photographie de votre secrétaire que je pourrai emmener ? » Il retrouva son air méfiant. « Que voulez-vous en faire ?

– Je dois retrouver ce livre. A tout prix.

– Vous ne lui ferez pas de mal ? » Il avait donc un cœur après tout. « Non. Seul le manuscrit m’intéresse. Merci. » Elle regarda la photo qu’il venait de lui donner. Il avait l’air quelconque, taille moyenne, cheveux châtains et des yeux noirs. Il ne serait pas facile à retrouver s’il ne se faisait pas remarquer.

« Au revoir M. Wantho. » Elle tourna les talons pour partir. « L’immortalité, c’était vrai ? » Elle hésita un instant. « Oui. »

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