Le dernier Bakou – 2

Le dernier Bakou – 2

Mahira savourait la douceur du matin en observant les enfants-dieux qui s’approchaient. Elle se souvenait si bien de sa première rentrée à Ahrmonnhyah. A l’époque, elle avait quarante-quatre ans, et bien qu’elle ait l’impression qu’une éternité s’était écoulée depuis, elle revenait toujours ici avec plaisir.

Elle observa l’immensité de l’espace dévolu à l’université, délimité par les collines de Marmoniah. Comme toujours lors de la rentrée, aucun bâtiment n’était visible. Seule la végétation occupait le terrain autour de Cristobath, le Balibab d’Ahrmonnhyah. Les arbres, les fleurs et les senteurs épicées se mêlaient à la chaleur du soleil pour créer un cocon. Mahira avait toujours aimé cet endroit. Elle y avait passé de merveilleuses années, comme élève, puis comme professeur.

Elle se demanda à quoi il ressemblerait dans quelques mois, une fois les bâtiments construits par les élèves. L’expérience était souvent étonnante, avec des réussites ou des déconvenues qui marquaient les esprits.

Elle se rappela avec un sourire la Maison des Arts de son amie Essaly. Une merveille inutilisable. Essaly avait insufflé dans son bâtiment toute sa fantaisie, et ce n’était pas une mince affaire. Il n’avait rien de classique. Chaque souffle de vent faisait miroiter une nouvelle couleur dans les pièces. Chaque rayon de soleil réveillait une note qui parcourait le bâtiment comme un frémissement. Cela donnait une myriade de couleurs et de sons qui évoluaient au diapason de la journée. L’inconvénient de cette merveille était la recherche de perfection d’Essaly. Non contente de jouer sur l’aspect décoratif des matériaux, elle avait poussé l’investissement jusqu’à modeler la structure du bâtiment sur le même tempo. Les sols et les murs ondoyaient eux aussi à mesure que la journée passait, et le mal de mer qui en avait résulté avait terrassé tous les élèves en moins de deux jours, même les plus aguerris. Ahrmonnhyah avait son lot d’histoires, et celle-ci faisait partie du patrimoine joyeux de l’université qu’élèves et professeurs revisitaient à chaque nouvelle promotion.

Cette rentrée à Ahrmonnhyah était la quatrième de Mahira, mais elle était particulière à plus d’un titre. Contrairement aux deux dernières où Mahira avait l’honneur de présider le Conseil des Tuteurs, elle avait cette fois laissé sa place à Essaly. L’arrivée de ses huit enfants à Ahrmonnhyah lui avait en effet semblé incompatible avec l’objectivité nécessaire pour diriger la vie de l’université. Elle les observa alors qu’ils arrivaient au pied du Balibab. Dalin’ et Isla menaient la marche, déjà rejoints par leurs amis. Yerek et Rashta rivalisaient dans leurs tentatives d’attirer l’attention de Karmathy, la fille d’Ornitra, la déesse des Terres d’Ouest, suivis de près par Taki. Chas’ et Akau suivaient tranquillement, perdus dans leurs mondes. Mais où était donc Alitt ? Le plus grand de ses fils ne passait pourtant pas inaperçu, avec sa haute taille et sa couleur remarquable. Mahira se posait la question quand un éclat de rire retentit. Alitt venait de rejoindre son frère Rashta avec un autre enfant-dieu. Si Mahira avait eu un doute sur l’identité de celui-ci, la remarque de Rashta l’aurait tout de suite renseignée.
« Sérieux ? Tu t’appelles Bob ?! Personne ne peut appeler un dieu Bob ! Tu t’es fait avoir mon vieux, trouve un pseudo ! »

Alors c’était lui. Robert, ou Bob comme il venait de le dire. Le fils d’Albert. Mahira connaissait plutôt bien son père même si elle ne l’avait pas vu depuis longtemps. Ils avaient été amis autrefois, et ils avaient partagé de bons moments à Ahrmonnhyah, avant qu’Albert ne parte sans rien dire avant la fin du cursus.

Elle le regarda plus en détail. Il n’avait pas l’air très grand, mais à côté d’Alitt, tout le monde avait l’air petit. Il l’était un peu moins que Rashta. Sa peau avait une teinte pâle, plus blanche que les humains, qui adoucissait le noir de ses yeux et des cheveux qu’il portait aux épaules. Albert avait eu la même crinière lorsqu’elle l’avait connu, mais il avait depuis longtemps décidé que cette apparence désinvolte ne seyait pas à un dieu.

Elle remarqua qu’il n’était pas venu accompagner son fils. Elle en était attristée, mais ce n’était pas une surprise. Ses dernières visites avaient été plus houleuses les unes que les autres, à mesure qu’il essayait en vain de fermer l’accès d’Ahrmonnhyah à son fils. Mahira n’avait pas réussi à savoir pourquoi il était si opposé à ce cursus, mais personne n’avait jamais été mis à l’écart de l’université, quel que soit son parcours, ses capacités ou son caractère, et il n’était pas question de créer un précédent.

Elle se demanda comment il s’adapterait mais avec Alitt comme compagnon, il était en de bonnes mains. Cela lui ressemblait bien d’avoir trouvé le seul élève isolé du groupe. Elle avait noté les volutes blanches qui se déroulaient sur les bras de son fils. Une indication de plus de son plaisir à se trouver ici, en bonne compagnie.

Allons, tout le monde semblait être arrivé, il était temps de prononcer son discours d’introduction.

« Bonjour à tous.

Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis Mahira des Trois Provinces, et j’étais jusqu’à peu la présidente du Conseil des Tuteurs.

Je suis ravie de vous retrouver ici à Ahrmonnhyah pour cette nouvelle rentrée. Comme vous pouvez le voir, l’espace des collines est libre pour vous accueillir et toute l’équipe vous souhaite la bienvenue et espère que vous passerez de belles années ici.

Etre dieu est héréditaire la plupart du temps, mais pas seulement. Ce n’est pas pour autant une charge facile à porter, ni une autorisation à agir sans discernement dans les territoires qui vous sont confiés ou ailleurs. Ahrmonnhyah vous apprendra vos droits et vos devoirs, votre liberté et celle des autres. Ahrmonnhyah vous aidera avant tout  à agir avec clairvoyance en toute circonstance. Vous ne trouverez pas ici un mode d’emploi que vous pourrez appliquer sans réfléchir. Il s’agit au contraire d’aller puiser au fond de vous la connaissance intime du lien entre chaque décision que vous prenez et ses conséquences concrètes et pratiques.

Tout cela vous semble un peu abstrait aujourd’hui, mais chaque graine semée germe un jour, si elle reçoit les soins adaptés, et c’est ce que nous vous offrons.

Nous souhaitons que ce cursus vous permette de vous familiariser avec votre environnement, mais aussi de former de solides amitiés qui vous soutiendront toute votre vie, comme cela a été le cas pour nous tous qui vous avons précédés ici.

Je laisse maintenant la place à Essaly, nouvelle présidente du Conseil des Tuteurs qui va vous présenter les nouveautés de cette année. »

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