Le dernier Bakou – 19

Le dernier Bakou – 19

Pousse sur tes jambes ! Sort de l’eau !

Encore un effort. Tu peux y arriver. Ne faiblis pas !

Je n’en peux plus. A quoi bon…

Au moment où il abandonnait tout espoir de retrouver le grand air, ses muscles tétanisés par les efforts consentis dans l’eau sombre du lac, Bob sentit une poigne de fer attraper son tee-shirt et le tirer vers le haut.

Une goulée d’air frais pénétra dans sa trachée, et il toussa de soulagement. Il était toujours vivant. Il sentait l’eau ruisseler sur son visage, et le froid de ses vêtements trempés, derniers vestiges de la traversée.

« Mais enfin Bob, qu’est-ce que t’as foutu ? Pourquoi t’es resté aussi longtemps dans l’eau ? C’est une promenade de santé ce changement de face. Ça fait plus d’une minute que je te cherche ! Ne me refais jamais ça mon vieux ! »

L’esprit embrumé par la peur de mourir et la joie de se sentir vivant, Bob avait à peine entendu les mots de Rashta. Mais il avait senti son inquiétude. Il fallait qu’il sorte de l’eau. Tout de suite. Tant qu’il lui restait un peu de forces. Il lui semblait tout à coup qu’elle le vidait de son énergie. Il perdait peu à peu ses moyens et serait bientôt dans l’incapacité de se mouvoir.

Alerté par la tentative de Bob, Rashta lui prêta main forte et ils furent bientôt au sec sur la rive. Un air d’inquiétude sur le visage, Rashta l’observait.

« Ça va ? T’as l’air bizarre. Tu te sens bien ? »

Non. Rien n’allait. Bob avait déjà nagé. Il était en forme et ne craignait pas l’eau. C’était quoi le problème ici ? S’éloignant le plus possible du bord à quatre pattes, il répondit enfin.

« Il y a quelque chose ici. Quelque chose qui me fait perdre toutes mes capacités. Je ne peux plus avancer, je n’ai plus de force. » Il fit une pause. Autant pour reprendre son souffle que pour se donner du courage. « Si tu ne m’avais pas secouru, je ne sais pas si j’aurai pu sortir de l’eau. »

Devant le silence de Rashta, il leva la tête pour le regarder. L’enfant-dieu se tenait face à lui, incertain.

« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu vas bien ? » Rashta rit. « Oui, moi ça va, t’inquiètes. J’ai déjà fait cette traversée des centaines de fois et je ressors comme j’y suis entré, en parfaite santé. Je ne comprends pas ce qui se passe avec toi.

– Moi non plus. Ça m’est jamais arrivé.

– Est-ce que ça va mieux ?

– Pas vraiment. Je ne sais même pas si je tiendrai debout tout seul. Il va falloir trouver un autre moyen de rentrer.

– ça risque d’être compliqué. Passer par le bord de l’anneau est toujours plus difficile, alors dans ton état, je ne tenterai pas l’affaire. En attendant, profite au moins de la vue ! »

Bob leva la tête pour observer ce qui l’entourait. Alors c’était ça, la deuxième face de l’anneau. Le lac Prih avait exactement la même forme que de l’autre côté, ainsi que Rashta l’avait décrit. Une particularité qui permettait à certains lacs de servir de passage entre les deux faces. Il se leva prudemment pour avoir un meilleur point de vue sur les Lacs Percés et les gouffres de Marmoniah. Ici pas de nuit. Seule la lumière fixe du soleil noir d’Uhnythais. Il n’avait jamais vu ça. Ce n’était ni les nuits colorées d’Uhnythais, ni les nuits magiques d’Ahrmonnhyah. L’éclairage diffus mettait en valeur d’autres éléments. L’envers du décor aussi avait ses charmes.

Rashta s’approcha. « Nous devrions rentrer.

– Déjà ?

– Vu ta forme, il va falloir que je t’aide. Ce n’est pas un problème, mais je ne voudrais pas arriver au dernier moment. A voir ta tête, t’es pas en état de suivre un enseignement quelconque ! Mieux vaut que t’aies le temps de récupérer un peu. T’es prêt ? »

Non. Bob savait qu’il ne le serait jamais. Comment avoir envie de revivre une telle expérience ? Demandez au pendu qu’on vient de détacher s’il veut garder la corde en souvenir. Mais il avait compris qu’il n’y avait pas d’alternative. Il opina de la tête.

La seconde suivante, il était de retour à Ahrmonnhyah. Il regarda autour de lui, incrédule. « Et voilà ! » Rassuré sur l’état de son ami, Rashta s’amusait. Bob le dévisagea.

« J’ai à peine senti l’eau. Comment as-tu fait ?

– Comme d’habitude. Je te l’ai dit, c’est très facile de passer par ici. » Ce que Rashta n’avait pas dit à Bob, c’est son inquiétude de tout à l’heure. Le temps qu’il avait passé à attendre avant d’aller le chercher, croyant à un jeu. La peur qu’il avait eue devant le poids mort du corps de Bob qu’il avait remonté à la surface, péniblement. Cette fois il n’avait pas pris de risques. Il l’avait attrapé comme un humain incapable de voyager seul et l’avait fait traverser avec lui. Un quart de seconde pour arriver au bord, un quart dans l’eau et un quart pour en sortir. Parfait. « Rentre et repose-toi, tu en as besoin. A plus tard. »

Rashta regarda Bob s’éloigner. Quelque chose clochait dans cette histoire. Une bizarrerie de plus au sujet de cet enfant-dieu. Il se demanda ce que lui réserverait leur prochaine rencontre. En tout cas il serait prêt. L’aube n’était pas encore levée de ce côté de l’anneau ? Alors la partie de Mirtapi devait encore être en cours. Il suivit les éclats de voix pour retrouver le reste du groupe.

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