Le dernier Bakou – 18

Le dernier Bakou – 18

Le reflux.

Kirbann s’émerveillait. Il se trouvait, lui, Kirbann Laory, sur le Fleuve Bleu, à naviguer vers la Mer Intérieure. Enfin, il l’était, avant le reflux. Il venait d’assister à l’un des plus grands mystères d’Uhnythais : le changement de sens du courant.

Les films et les livres ne l’avaient pas préparé à la splendeur du fleuve en action. Les navires de toute sorte soudain ballotés par les flots, de la coquille de noix au cargo le plus plein, tous étaient soudain en proie à l’activité la plus intense. Imaginez un ferry trans rives qui s’approche d’un ponton, prêt à accoster et qui se retrouve en un tour de main à prendre de la vitesse en s’éloignant de son objectif, renvoyé vers son point de départ par le caprice du fleuve.

Kirbann observait le travail des équipages, même motorisés, pour s’adapter à cette nouvelle donne. Tous les experts du monde se relayaient pour donner un sens aux reflux, les prévoir et les cataloguer, sans succès. Seuls comptaient l’habileté du capitaine et de l’équipage face au caprice de la nature.

« Qu’en dit’vous l’tranger ? » La question venait de son conducteur, Sandira Palpann. Débarquant sur son bateau avec sa cheville enflée sur la recommandation du mimipo, Kirbann avait découvert deux choses. La première, que les mimipos ne mentent jamais, mais peuvent vous présenter leur version des évènements. Sandira Palpann ignorait qu’il allait avoir un passager et ne l’attendait en aucune façon. La deuxième, que les karyliens, et celui-ci en particulier étaient des hommes empathiques, prompts à aider leur prochain.

« J’en dit M. Palpann, que vous êtes le meilleur pilote du fleuve. Je n’ai vu aucun navire virer avec autant de souplesse. Pour un peu j’aurai cru que vous aviez anticipé le reflux.

– Vous s’vez b’en que c’pas possib’. » Néanmoins, son sourire laissait entendre que cela l’était moins qu’on le pensait.

« J’imagine que le reflux va modifier le temps de traversée ?

– Vous imag’nez b’en m’vieux. Moi pis mon n’vire nous f’sons du trent’ kil’mèt’ heur’ dans le sens du c’rant, sans n’vanter, c’qui nous mène au pont de K’nd’ra en un’ journ’. Mais le r’flux c’t’aut’ chose. Pas question que j’mette un de s’foutus m’teurs dans m’rafiot. Ce’ sal’tés enrichiss’ les gross’ tanks pis détruisent l’fleuve. Alors j’ralentis ‘peu avec le r’flux. Mais pas au point d’attend’ su’ l’bord, rass’rez-vous ben !

– Vous avez donc une solution ? » Kirbann avait lu que les changements de sens duraient en général quelques heures, mais le record avait été noté à quatre jours et dix-huit heures.

« C’t’un s’cret d’f’mille. Mais comme v’n’êt’ pas d’ici, ça n’coût’ r’en d’vous ‘xpliquer l’bazar. C’que les aut’ marins sav’ pas, c’est que su’l’bord d’fleuve, on peut ‘vancer à cont’ c’rant sans trop s’fatiguer. Y’a moins d’c’rant pis plus d’vent.

– C’est donc là notre porte de sortie. Et c’est pour cela que vous avez obliqué vers la rive au lieu de vous précipiter vers le premier ponton comme les autres.

– ‘xact’ment. Vous p’gez b’en pour un ‘tranger. Z’avez d’bons yeux. S’cusez, j’dois m’ccuper d’voiles. » Kirbann observa le marin qui retournait vaquer à ses occupations. Il avait l’impression que le langage du capitaine fleurissait en fonction de son interlocuteur, et il se demanda ce que cachait une telle volubilité.

——————–