Le dernier Bakou – 16

Le dernier Bakou CH016

« Essaly ? As-tu un moment ? » Amyda avait passé la tête dans l’entrebâillement de la porte après avoir frappé. Sur un signe de son amie, elle entra dans le bureau de la présidente.

Le changement de propriétaire s’était fait en douceur. Essaly avait ajouté quelques touches de fantaisie, comme la cascade qui courait dans l’angle du mur derrière elle, ou l’arc-en-ciel qui éclairait la table où elle travaillait. A la surprise d’Amyda, elle avait cependant gardé la plupart des meubles de Mahira. Etonnée que celle-ci n’ait pas souhaité les récupérer, Amyda songea à la malle de voyage que Tahari lui avait fabriquée. Un objet de toute beauté avec lequel elle avait sillonné Uhnythais et d’autres mondes, calibré à son goût et à sa main par la délicatesse du mari de Mahira. Elle savait qu’il ne vendait pas son art et se réservait le droit d’accepter ou non la réalisation d’un objet. Elle était d’autant plus touchée qu’il ait accepté sa demande.

Essaly avait terminé son appel et se tournait vers elle.

« L’as-tu trouvé ? » Le ton d’Essaly était pressant. Elles ne s’étaient pas encore vues depuis le retour d’Amyda.

« Non. Mais je sais où il est. » Elles se connaissaient si bien toutes les deux. Essaly avait enseigné son art à Amyda des années auparavant et elle en gardait un souvenir ému. Avec deux caractères bien trempés leur relation avait été houleuse, pourtant cheminer en bonne compagnie lui manquait. Répondre aux demandes des uns et des autres était épuisant et elle regrettait parfois le réconfort d’un fardeau partagé.

« Pourras-tu le récupérer à temps ? » La charge qu’elle avait confiée à Amyda à l’université l’avait empêchée de poursuivre sa quête. Elle se demanda si elle aurait dû la remplacer.

« Non. Désolée.

– J’aurai dû te laisser avancer.

– ça n’aurait rien changé. Si j’avais pensé pouvoir le récupérer en restant sur place je l’aurai fait, avec ou sans ta permission. Mais il avait disparu avec d’autres textes avant mon arrivée. Le directeur n’a aucune piste sur la raison du vol ou l’identité du coupable.

– Alors il n’y a plus rien à faire. » Le désespoir s’entendait dans la voix d’Essaly. L’ouvrage en question était l’un des premiers livres d’Uhnythais et il devait leur permettre de sauver les Balibabs. Les textes parlaient d’une magie ancienne qui permettrait à un arbre abattu selon un rite précis de rester lié avec son peuple. Mais même les Balibabs en ignoraient tout, et la date butoir approchait. Sans solution, le cœur magique d’Uhnythais cesserait de battre à la fin du mois, et les tronçonneuses du plateau de Singhit ne patienteraient même pas jusque là. Il leur restait moins d’une journée pour trouver le livre et sauver les douze Balibabs du site.

« Peut-être qu’il reste un espoir. » Essaly releva la tête.

« Que veux-tu dire ?

– J’ai pris le temps de consulter quelques registres sur place. Il semblerait qu’il y ait quatre exemplaires de ce livre. Un dont personne n’a entendu parler.

– Ce qui nous avance guère.

– Celui de Kurina.

– Qui a disparu.

– Celui du Mayor de Troscath.

– Où est-il ? Crois-tu qu’il nous le prêterait ?

– Malheureusement non. Il était transmis de Mayor en Mayor depuis la nuit des temps, mais il a brûlé lors de la dernière éruption du Mont Scanthi.

– Alors cela ne nous avance à rien. Je te rappelle que nous avons besoin des informations contenues dans cet ouvrage. Savoir qu’il a existé est sans doute psychologiquement réconfortant, mais cela ne sauvera pas les Balibabs yndis.

– Le quatrième le pourrait.

– Tu sais où il est ? » Essaly n’avait pu cacher l’espoir que ces quelques mots avaient suscité. Pourquoi Amyda n’avait-elle pas commencé par là ?

« Non. » Ah. Voilà pourquoi elle n’en avait pas parlé plus tôt. Cela ne changeait rien.

« Mais j’ai peut-être une piste. » Malgré la gravité de la situation, Essaly sourit. C’était tellement Amyda de souffler ainsi le chaud et le froid. Elles s’étaient si souvent chamaillées pour des broutilles faute d’une meilleure communication. Avec les années elles étaient devenues plus patientes et la situation s’était apaisée. Jusqu’à aujourd’hui.

« Vas-tu enfin me dire ce qu’il en est ? Par les Essentiels c’est insupportable ! Donne les informations que tu as sans faire durer le suspens !

– Ce n’est pas grand-chose, mais le registre faisait état d’un sieur Wantho qui aurait commandé l’ouvrage. J’ai lancé des recherches sur le réseau axial, et c’est un nom peu répandu. Il n’existe que trois familles Wantho, deux Wantho-La et quatre Wanthossil sur toute la planète. J’ai envoyé des émissaires vers chaque famille, et j’espère avoir des nouvelles rapidement. »

Amyda repensa aux localisations des familles concernées. En Dakyrie et en Drakanie pour les Wantho-La, en Khanbie pour les quatre Wanthossil, et sur l’Ile Perdue pour les trois Wantho. Elle espérait d’abord retrouver le propriétaire du quatrième grimoire. Mais elle priait aussi pour que ce ne soit pas les ilapairs qui l’aient. Ils étaient réputés pour un attachement irrationnel à leurs possessions et elle ne tenait pas à faire un esclandre en volant l’un de leurs biens.

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