Le dernier Bakou – 14

Le dernier Bakou – 14

Azyolh. Le veilleur des eaux. Un dieu itinérant.

Le monde que Norula avait découvert en Yndanie pouvait se résumer ainsi. Un univers entier s’ouvrait à ses oreilles d’abord, à mesure qu’Azyolh lui contait ses histoires. Mais ses autres sens n’étaient pas en reste. Il avait goûté des mets différents, senti des odeurs qu’il ne connaissait pas, touché les éléments comme s’il les découvrait pour la première fois.

Il n’avait pas apporté la moindre modification à son apparence depuis des jours, comme si cet apprentissage monopolisait toute son énergie. Il n’y avait même pas pensé.

Quelques semaines ici l’avaient plus dépaysé que les milliers de kilomètres parcourus ailleurs. L’un n’était pas plus important que l’autre. Il l’avait compris en écoutant Azyolh. Chaque expérience a sa place dans une existence, et il ne faut rien regretter de ce qui a été fait.

Mais Azyolh lui avait aussi appris autre chose. Le nom de la menace qui l’avait fait partir de chez lui. Toutes les abominations, la destruction des forêts, l’épuisement des ressources, n’étaient que les symptômes visibles d’un mal plus grand. Le Cœur d’Uhnythais était à l’agonie. Tous les êtres de magie l’avaient senti sans savoir que la cause en était unique. Chacun avait travaillé de son côté pour échapper à la douleur, pour tenter d’enrayer la descente aux enfers. Mais force était de constater que rien n’avait changé. Le souffle du Cœur diminuait à chaque cycle, et le point de non retour serait bientôt atteint. A cette nouvelle, Norula avait posé la question ultime.

« Combien de temps ? »

Azyolh avait mis longtemps à répondre, comme s’il analysait les courbes du temps pour calculer la probabilité la plus juste. « Si rien ne le soulage, le Cœur ne passera pas la première nuit d’hématite d’Harkanang. »

Norula avait accusé le coup. Harkanang était déjà bien entamé. Les nuits de jade allaient commencer. Uhnythais existait depuis des millénaires et ils avaient moins de deux semaines pour trouver une solution ?

« Que pouvons-nous faire ? Nous n’arriverons pas à convaincre les humains en si peu de temps. Ils sont trop centrés sur leurs problèmes pour sentir les nôtres.

– Tu as raison. Les êtres de magie sont aussi loin d’être unanimes sur la réponse à apporter, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire. As-tu déjà joué au Mirtapi ? »

Malgré l’étrangeté de la question, Norula s’entendit répondre oui. Le jeu était populaire dans tous les pays d’Uhnythais, avec des variantes régionales, mais le principe restait le même.

« As-tu déjà joué seul ? »

Norula réfléchit un instant. Il se rappelait parfaitement des parties en famille ou entre amis. Mais seul ?

« Je ne crois pas non.

– Pourquoi ?

– Et bien… comme nous étions nombreux, il y avait toujours quelqu’un pour jouer. » Norula eut une pensée pour sa famille, à l’autre bout du continent. Il se demanda soudain si tout allait bien pour eux. Il ne les avait pas contactés depuis qu’il était parti et se promit de le faire sans tarder.

« Est-ce que tout le monde jouait ?

– Non, bien sûr. Mes parents avaient souvent autre chose à faire, et les jumeaux étaient trop petits. » Le sourire d’Azyolh n’avait pas échappé au polymorphe.

« Était-ce gênant ? »

Bien sûr que non. Voilà donc où le veilleur des eaux voulait en venir. Nul besoin de convaincre tout le monde. Il suffisait de réunir les gens motivés et de mobiliser leurs capacités. Norula se redressa sur sa chaise, rasséréné par une idée si simple, face au danger qui les menaçait.

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