Le dernier Bakou – 13

Le dernier Bakou – 13

Aïe !

Par tous les dieux des trois Provinces qu’il était difficile de retrouver la terre ferme après trois mois passés en mer !

La cheville de Kirbann commençait déjà à enfler. Il secoua la tête, dépité par son manque de chance. Il avait quitté Egarto avec le premier bateau qu’il avait trouvé. Il en rêvait depuis des années, mais il avait dû patienter jusqu’à son quarante-deuxième anniversaire pour trouver la force d’échapper à l’atmosphère étouffante de ce coin de terre cerné par l’océan.

L’Ile Perdue. Un nom tout trouvé pour un nulle part sans avenir. Kirbann n’avait jamais connu autre chose. Sa mère était trop pauvre pour espérer quitter l‘île un jour, et la famille Wantho qui l’avait recueilli à la mort de sa mère ne lui avait pas permis de le faire. L’injustice était criante. Il avait pourtant fait de son mieux pour ne déplaire à personne.

Que sa cheville était donc douloureuse ! Il n’arrivait même plus à poser le pied par terre, ça n’allait pas lui faciliter les choses. Dire qu’il se faisait une joie de découvrir enfin autre chose que son île. Il s’assit sur un muret de pierre le long de la jetée et passa en revue ses maigres possessions. Une carte bancaire. Ses codes d’accès personnels au réseau axial. Quelques vêtements. Un livre. Une carte des Trois provinces et des Contrées Sud. Du pain de voyage ostien. En se limitant, il tiendrait encore trois jours. Sa gourde d’eau ! Il la secoua avec espoir, mais elle était presque vide. Il poussa un soupir et leva la tête, soudain attentif à ce qui l’entourait. Il lui fallait trouver de l’eau douce. Gratuite si possible. Son compte en banque était si peu fourni qu’une fourmi serait passée à côté sans s’arrêter comme disait sa grand-mère. Pas question de dilapider ses maigres ressources dès le départ.

Il passa en revue les baratans qui se succédaient le long du front de mer. Ils avaient le même air que chez lui. Une petite terrasse avec quelques sièges autour d’une table commune. La décoration variait d’un étal à l’autre, suivant la personnalité du propriétaire. Soudain intimidé d’être jaugé par des regards étrangers, il abandonna l’idée.

Nastoly était un joli port de mer où se croisaient les routes maritimes karyliennes. Les navires en provenance de la Mer Intérieure par le Fleuve Bleu prenaient soudain le large à destination de Soulthie, de Khanbie ou de Santhama, chargés de produits des Trois Provinces.

L’un des marins lui avait dit que le pont de Namara se trouvait à soixante-cinq kilomètres du port. Un bon bout de chemin s’il devait le parcourir à pied. Avant de débarquer, il avait prévu de travailler pour payer son passage sur l’un des bateaux qui officiaient d’un côté à l’autre du fleuve, mais sa cheville rendait cette solution caduque.

Au moment où il se résolvait à se lever pour avancer cahin-caha, une petite voix l’arrêta net dans ses efforts.

« Peut-être trouveriez-vous à votre avantage de vous présenter à Sandira Palpann, au bout du quai. Il se pourrait que cela vous soit grandement seyant.

– Qui est là ? » Kirbann se contorsionnait pour voir qui venait de parler.

« Laissez vos yeux suivre vos oreilles gentilhomme egartien. Je ne suis pas assez visible pour eux mais vous m’oyez. Et si vous aimablement suivez mon conseil, vous me trouverez à vos pieds. » Surpris, il baissa les yeux pour découvrir un petit animal, semblable à un hippopotame miniature. Malgré sa cheville, il se pencha pour se trouver nez à nez avec l’étrange animal. Sa couleur blanche se fondait sur les pavés de la rue. Kirbann fixa les yeux noirs et reposa sa question avec douceur. « Qui êtes-vous ?

– Peu vous importe qui je suis. Ce que je suis est plus important si absolument vous devez une question poser. » Un peu vexé d’être ainsi remis à sa place, Kirbann reformula sa demande. 

« Qu’êtes-vous ?

– Je suis un mimipo. Demeurant sur les rives du Fleuve Bleu, je transmets les messages.

– Est-ce pour cela que je vous entends ?

– Et bien non. Pas tout à fait. Il serait mieux juste de considération que vous me comprenez et le message est pour vous. »

Un peu perdu par le langage inhabituel et le concept étonnant du message qui ne s’adresse qu’à celui qui le comprend, Kirbann reprit la parole.

« Ainsi vous me dites que Sandira Palpann peut m’aider ?»

Le mimipo hésita. « Je n’ai pas dit cela.

– Mais vous avez pourtant dit que je devrais aller le trouver, n’est-ce-pas ? » Le ton de Kirbann était monté. Il avait l’impression qu’on se moquait de lui.

« Cela est vrai, vous le pouvez. » Considérant sans doute sa mission comme terminée, le mimipo s’éloigna sans un regard de plus, trottinant le long du muret avant de se jeter à l’eau à la première ouverture.

Comprenant qu’il n’en saurait pas plus, Kirbann se releva péniblement et suivit la direction indiquée par l’animal.

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