Le dernier Bakou – 12

Le dernier Bakou CH012

« Bonjour Albert. »

Le dieu avait reconnu les intonations de la voix. 

« Bonjour Tarnyth. Que me vaut l’honneur de votre visite en mon humble demeure ?

– Les temps changent. »

Albert rit avec légèreté. « C’est le propre du temps, chère Essentielle. Toute le sel de son principe est là, dans un mouvement perpétuel et pourtant jamais deux fois identique.

– Tu as raison. Mais tu sais de quoi je parle. Tu portes depuis longtemps un lourd fardeau. » Les mots de Tarnyth assombrirent le visage d’Albert. Il s’attendait à une telle visite un jour ou l’autre. « Tu as accepté sans hésiter ce que nous te demandions, il y a tant d’années. Tu as quitté ta famille et tes amis pour un exil volontaire, sans chercher à savoir pourquoi.

– Je vous faisais confiance. C’est toujours le cas. »

Tarnyth poursuivit avec douceur. « Tu n’as pas posé de questions non plus lorsque nous t’avons amené Robert.

– Sa venue me donnait des réponses. Je ne pouvais rester sur l’anneau Sourcylien pour accueillir un humain. Et je ne pouvais vivre au milieu des autres pour qu’il pense être un dieu. 

La solitude t’a pesé. » L’affirmation de Tarnyth déconcerta Albert.  En y réfléchissant c’était sans doute vrai, en partie. Mais il avait aussi découvert une autre manière de vivre. S’intégrer dans un monde différent exige des qualités qu’il ne se connaissait pas. Et il en savourait les récompenses au quotidien.

« Je ne suis pas mécontent de ma vie.

Nous le savons, et c’est tout à ton honneur. » Une note de malice dans la voix, l’Essentielle ajouta. « Tu as été très occupé à promulguer toutes ces lois.

– Vous ne croyez pas que… » L’expression outrée d’Albert libéra le rire de Tarnyth. « … je n’ai rien fait ! Les hommes se sont appropriés mes paroles et les ont déformées à loisir. Là où j’avais dix phrases, ils ont détricoté et brodé trois mille livres ! Que pouvais-je faire ? » L’Essentielle continuait de rire, écoutant le dieu débordé par les humains. « Mais je sais que c’est mon échec.

– Pas du tout.

– Que voulez-vous dire ? Je suis responsable des gens qui m’ont choisi comme dieu et de ce qui leur arrive. » Conscient de ses erreurs, il n’avait aucune hésitation à ce sujet. Personne ne pourrait dire qu’il fuyait ses responsabilités.

« Tu n’es pas responsable de tout Albert. Regarde les audalais, tu n’as pas failli. Et quand aux autres… » Tarnyth hésita un instant, mais elle ne pouvait pas le laisser se flageller de la sorte. « … c’est leur choix et leur expérience.

– Pardon ? » La voix d’Albert vibrait d’incrédulité. « Comment pouvez-vous dire ça ? Nous devons aider les habitants d’Uhnythais et leur faciliter la vie, pas la compliquer à loisir !

– En effet. Cependant, notre tâche ne consiste pas à les exonérer de leur responsabilité. Ni à ramasser les morceaux et nettoyer en attendant la prochaine fois. Tout acte a un prix. » Le dieu assimilait ce que l’Essentielle venait de dire. Il en comprenait le sens, mais un élément lui manquait. Quelle faute les contriliens auraient-ils commis pour payer un si lourd tribut ? Les lois promulguées par les vint-deux codex Alberti de l’Oratorime encadraient leur vie d’interdits et d’obligations à faire pâlir d’envie les dictateurs les plus chevronnés. Sentant l’atmosphère chargée de questions, Tarnyth reprit la parole.

« Tu n’es pas en tort Albert. Tu as agi avec honnêteté et responsabilité auprès de ceux que tu avais choisi de servir, ici, au Pays Au-Delà des Mers. Les volumes de l’Oraison en sont le meilleur exemple. En ce qui concerne les Contrées Sud, sauf erreur de ma part, tu n’as rien choisi. »

Le dieu ne protesta pas.

« Les contriliens se sont laissés aveugler par l’éloquence d’un homme. Un prédicateur de seconde zone qui avait découvert les recueils de l’Oraison. »

Albert commençait à comprendre.

« Mu par l’orgueil et l’ambition, il a fait siens les préceptes découverts et a commencé à les appliquer à ses disciples.

– Et vous l’avez laissé faire.

– Evidemment. Quelle autorité possédons-nous pour juger du bien-fondé d’une religion ou d’une politique ? Nous laissons les uhnytiens libres de leurs choix. »

Une vague de soulagement inonda Albert. Il n’avait pas failli.

« Pourquoi êtes-vous là Tarnyth ?

– La partie n’est pas terminée.

– Que voulez-vous dire ? Quelle partie ?

– La partie de Mirtapi qui peut sauver Uhnythais ou précipiter sa chute. La situation est grave. Le Cœur d’Uhnythais s’affaiblit un peu plus chaque jour, et il cessera bientôt de battre si rien n’est fait.

– C’est donc lui qui vacille ? J’ai senti la modification des trames d’énergie. Mais cela est déjà arrivé par le passé, et tout est rentré dans l’ordre. Pourquoi ne pas attendre ?

– Cela fait trop longtemps que nous attendons, et rien n’améliore la situation. Il y a encore une possibilité, mais les chances sont minces et le timing serré.

– Qu’attendez-vous de moi ?

– Ton père t’attend en Yndanie.

– Mon père ? » A la joie de revoir enfin le visage tant aimé, se mêla une appréhension. « Et si Bob a besoin de moi ? » Puis Albert se rappela pourquoi Bob n’était pas là et pourquoi il ne reviendrait pas. « Très bien, je suis prêt. »

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