Le dernier Bakou – 115 (FIN)

Le dernier Bakou – 115 (FIN)

« Je n’ai pas eu mal.

— Pourquoi serait-ce douloureux ? La mort n’est qu’une porte à passer. Ce n’est pas elle qui crée la souffrance.

— Quoi alors ?

— La peur du changement.

— La peur est un sentiment, comment peut-il faire souffrir ? Il n’est pas vraiment là.

— Le penses-tu réellement ? » Rashta réfléchit. Il avait toujours eu l’impression que les sentiments étaient des colifichets que certains déployaient pour se rendre intéressants. Qu’ils les choisissaient suivant l’humeur du moment, comme un vêtement ou un accessoire. Et qu’il n’en avait pas besoin.

« Ah.

— Quoi ?

— Penses-tu que les sentiments sont utiles ?

— Non. » Une fois la réponse sortie, Rashta se demanda s’il avait parlé trop vite. « À quoi nous servirait-il d’avoir peur ? À la limite l’amour, pourquoi pas, l’amitié, le rire. L’espoir c’est déjà limite…

— Pourquoi ?

— Pourquoi ?! Un truc qui vous fait croire que tout va s’arranger alors que ce n’est pas vrai, vous trouvez ça juste ?

— Je n’ai jamais dit que ça l’était.

— Alors quoi ? Vous saupoudrez des sentiments sur la planète et vous regardez ce que ça fait ?

— Je ne l’aurai pas présenté de cette manière, mais ce n’est pas si loin de la vérité. » Rashta cogitait. Il voyait clairement une main géante distiller des gouttes d’émotions au-dessus d’Uhnythais. Comme quelqu’un nourrirait ses poissons en aquarium. Avait-il réussi à sortir du bocal ?

« C’est quoi la vérité alors ?

— Nous avons chacun la nôtre.

— Comment ça ?

— Penses-tu que ta vérité est la même que celle d’Harkanh ?

— Bien sûr que non. Mais la vérité est la vérité. Il n’y en a qu’une.

— Faux. Chaque être est différent. Notre expérience et notre point de vue déterminent notre vérité. Elles sont toutes uniques, mais il est erroné de prétendre qu’il n’existe qu’une vérité. »

La distinction était subtile. « En effet. Les guerres et les conflits se construisent depuis des millénaires sur l’idée qu’une vérité universelle devrait voir le jour pour que le monde vive en harmonie.

— Et ce n’est pas le cas.

— Non, en effet.

— On fait quoi alors ?

— Qu’en penses-tu ?

— Il faudrait concilier toutes les vérités…

— Oui.

— … mais ce n’est pas possible.

— Ah.

— Peut-être que vous pouvez faire ça, mais pas moi. Comment voulez-vous qu’Harkanh accepte de s’être trompé ?

— Pourquoi aurait-il fait une erreur ? Peut-être que TU t’es trompé ? » Prêt à s’agacer, Rashta s’arrêta. Plusieurs vérités uniques. Il avait oublié ce petit mot, plusieurs. Dans ce cas, Harkanh n’avait pas tort, et lui non plus. Mais comment rapprocher deux visions du monde aussi éloignées ?

« Par les mots. Les maux surviennent lorsque les mots ne sont plus là. Le seul moyen d’arriver au point de concordance est de cheminer vers lui peu à peu, chacun depuis sa vérité afin de trouver l’harmonie commune.

— C’est le monde des bisounours chez vous ?

— Pas tout à fait, bien qu’ils soient des convives délicieux.

— Sérieusement ? On se met chacun d’un côté de la pièce et on discute jusqu’à parvenir ensemble au milieu.

— C’est l’idée, en effet.

— Je leur souhaite bien du plaisir.

— Tu pourras leur dire toi-même.

— Pardon ?

— Tu n’as pas tout à fait fini ton chemin.

— Ah oui ? C’est un peu facile toutes vos leçons de chacun sa vérité, mais quand ça vous arrange, vous imposez votre manière de faire.

— C’est ce que tu penses ?

— Oui. » Il nuança. « Un peu.

— Ne t’est-il jamais venu à l’esprit que moi aussi je joue ? Et que j’utilise les cartes que j’ai en main ? »

Rashta rouvrit les yeux, ébloui par le soleil de Santhama et sourit. Qui avait-il rencontré ? Il n’en avait aucune idée. Un autre joueur ? Un joueur avec qui il avait envie de faire équipe. La partie s’annonçait intéressante, et il était ravi d’être revenu dans le jeu.

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