Le dernier Bakou – 114

Le dernier Bakou – 114

Rykil se sentait mieux. Elle avait pleuré tout son saoul et laissé partir le trop-plein de chagrin et d’émotions. Il était temps de retrouver les Bakous. Ils avaient été délicats et n’avaient pas cherché à interférer avec sa tristesse. Elle avait aussi digéré les images qu’ils lui avaient montrées.

Ne les trouvant pas à l’intérieur, elle sortit sur le plateau. Ils se tenaient près du Balibab, à l’endroit où elle les avait rencontrés pour la première fois. Cela semblait si loin, et pourtant moins de deux semaines s’étaient écoulées. Elle s’avançait vers eux lorsqu’une ombre immense la recouvrit. « Ainsi tu es là. Sais-tu que je te cherche depuis des années ? » Rykil se retourna, surprise. Elle vit deux énormes pattes tapissées d’écailles. Levant la tête, elle découvrit deux ailes gigantesques, déployées de chaque côté d’une tête reptilienne. Un dragon. « Qui êtes-vous ?

— Je suis Harkanh.

— Qui ?

— Harkanh, l’Essentiel.

— Ah. Que voulez-vous ?

— Te tuer.

— Pardon ? » Rykil dévisageait l’animal. Elle avait du mal à comprendre pourquoi il voudrait la tuer. Les yeux plongés dans les siens étaient plus moqueurs que menaçants. Mais les cris d’Epayh et Zohguyl la ramenèrent à la réalité. « Rykil, sauve-toi ! » Elle se retournait quand le dragon les envoya valser d’une pichenette. « Non ! Laissez-les ! Ne leur faites pas de mal ! »

Un rire tonitruant lui répondit. Elle se boucha les oreilles. Le son qui sortait du gosier était à la mesure de l’animal. Ses tympans souffraient de ce martèlement. Lorsqu’il se tut, elle ressentit un instant de soulagement. « Crois-tu pouvoir me donner des ordres pauvre petite humaine ? Mais regarde qui je suis ! Admire le Maître du monde, agenouille-toi devant ma puissance ! Pourquoi les épargnerais-je alors que je peux en finir une bonne fois pour toutes ? Dites adieu à la vie, petits êtres insignifiants, puisqu’Harkanh veut votre mort. »

Il arrivait à temps, juste à temps. Une milliseconde pour voir le mouvement d’Harkanh et se placer au bon endroit. Il n’aurait jamais pensé mourir de cette manière. Finalement, c’est Bob qui avait raison, il avait le chic pour déranger l’ordre établi. Lorsque le coup d’Harkanh atteignit Rashta, l’enfant-dieu ne sentit qu’une grande libération. Son âme avait quitté son enveloppe de chair, et elle survolait la scène.

Il vit Rykil, au sol, vivante. Les deux Bakous l’avaient rejointe et ils l’emmenaient à l’écart. Il vit sa mère, Mahira et son frère Taki, menaçants, qui tenaient Harkanh à distance. Il vit aussi Bob, Albert et Alitt. Anthary et Norula. Même Tarnyth. Tous étaient là. Bob et Rykil seraient en sureté. Le Gardien le regardait. L’âme de Rashta lui sourit. « J’ai fait ce qui devait être fait. »

« Moi Mahira, déesse des Trois Provinces, demande la saisie immédiate d’un tribunal du jeu. J’accuse Harkanh d’avoir failli à la mission d’Essentiel qui était la sienne et d’avoir tué mon fils, Rashta. » Rykil regardait la femme qui venait de prononcer ces mots. Elle était fière et dévastée. Elle avait perdu son fils pour la sauver. Comment rembourser une telle dette ?

« Moi Tarnyth, Essentielle, accède à la demande de Mahira. J’ai été témoin de l’acte, et je prends ma place dans le tribunal.

— Moi Norula, polymorphe, représentant des êtres de magie d’Uhnythais, accède à la demande de Mahira. J’ai été témoin de l’acte et je prends ma place dans le tribunal.

— Moi Taki, enfant-dieu, fils de Mahira et frère de Rashta, accède à la demande de ma mère. J’ai été témoin de l’acte et je prends ma place dans le tribunal.

— Moi Bibbalyl, représentant des animaux d’Uhnythais, accède à la demande de Mahira. J’ai été témoin de l’acte et je prends ma place dans le tribunal.

— Moi Rhotabath, représentant des Balibabs, accède à la demande de Mahira. J’ai été témoin de l’acte et je prends ma place dans le tribunal.

— Toi faire pareil. » Le Gardien poussait Anthary. « Pourquoi moi ? Je ne saurai pas quoi faire. » Albert lui répondit. « Le tribunal du jeu n’est valable que si un représentant de toutes les espèces de la planète y siège. Tu es le seul humain présent. Si tu ne te joins pas à eux, le tribunal ne sera pas valide et Harkanh partira libre. » Anthary inspira à fond. Lorsqu’il avait appris qu’il aurait un autre rôle, il n’avait pas pensé à ça.

« Moi Anthary, humain, accède à la demande de Mahira. J’ai été témoin de l’acte et je prends ma place dans le tribunal. »

Un soulagement imperceptible s’échappa de l’assistance. Les membres du tribunal se rassemblèrent autour du Balibab. Albert était allé remplacer Taki et Mahira auprès d’Harkanh. Le dragon tentait de défaire ses liens. Son regard noir laissait transparaître sa fureur d’avoir été fait prisonnier.

Agenouillé près de Rashta, Bob regardait le panorama. C’était sa première visite à Santhama. La Gueule de Santila dépassait tout ce qu’il avait imaginé. Un cadre digne d’un dieu. Le Bakou sentait les larmes couler sur ses joues. Comment envisager la suite de cette histoire sans Rashta ? L’ami qui avait été là à chaque étape de sa transformation. Dès le début, il avait vu juste. Trouve un autre nom. Avant de partir avec Xilistt, Azyolh lui avait fait lire la lettre de Taolinh, sa mère. Il s’appelait Zohrann. Là encore, Rashta avait été présent. Il avait trouvé le nom seyant pour un Bakou, mais avait une nouvelle fois surpris Bob en lui disant que l’important n’était pas le nom qu’il portait mais ce qu’il en faisait.

Il sentit une main se poser sur son épaule et tourna la tête. « Je suis désolée pour ton ami. » Rykil. La fille de Jystinn. Sa nièce. Après tant d’années à vivre seul avec son père, il ne savait pas quoi faire d’elle. Le fait qu’elle ait survécu alors que Rashta était mort n’était sans doute pas étranger au malaise qu’il ressentait. Que lui importait cette fille qu’il ne connaissait pas face à l’ami avec qui il avait tout partagé ? Pourquoi n’était-elle pas morte à sa place ?

« Tu le sais. » Perdu dans ses pensées, Bob n’avait pas remarqué le départ de Rykil et l’arrivée d’Epayh. Il regarda le Bakou qui s’était assis à côté de lui. Il n’était pas encore habitué à croiser d’autres êtres comme lui. « Ton ami a choisi ».

Bob baissa la tête, honteux. Rashta s’était délibérément porté au secours de Rykil. Cela lui ressemblait bien de secourir un être en danger. Il l’avait si souvent fait pour lui. Les larmes aux yeux, Bob remercia Epayh d’un signe de tête et se releva pour s’approcher de Rykil. Elle aussi avait souffert dans cette aventure. Au bruit de ses pas sur le sable, elle leva la tête vers lui. Elle passa la main pour effacer les traînées de larmes sur ses joues, laissant au passage une trace de terre. Bob esquissa un sourire et lui tendit la main. Elle se leva sans la saisir. « Je comprends que tu m’en veuilles. »

Il détailla la jeune femme qui lui faisait face. Les dernières semaines ne l’avaient pas épargnée. « Je suis désolé. J’avais imaginé beaucoup de fins pour cette histoire, mais aucune sans Rashta. Il faut que j’apprenne à vivre sans lui. »

Elle lui sourit. « S’adapter aux mouvements de la vie. Les bons et les moins bons. Tant que le cœur bat, tout reste possible. » Main dans la main, ils contemplèrent la nouvelle partie qui s’annonçait. Des êtres différents réunis autour d’un objectif commun. Avancer ensemble. Quoi qu’il en coûte, ne laisser personne derrière. Faire l’effort de vivre ensemble. Reconstruire des règles équitables. Progresser.

Albert observait Bob et Rykil. Son fils et sa petite-fille. Dire qu’il avait craint toutes ces années de ne pas être à la hauteur de l’héritage de Taolinh. Ce n’était pas à lui de l’être. Il n’était que le messager, le passeur de mémoire. Tout ce qu’il avait à faire c’était être là, et agir du mieux qu’il pouvait. Aujourd’hui, le jeu continuait. Il avait les ressources nécessaires pour y faire face, et il n’était pas seul.

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