Le dernier Bakou – 112

Le dernier Bakou – 112

Rykil était tétanisée devant le plateau de jeu. Plus rien n’avait de sens. Seules des lumières blanches ou bleues scintillaient, et leur nombre avait crû de manière incroyable. Elle avait sous les yeux une explosion de lumière. Elle n’avait jamais vu ça. Comme si tous ses joueurs s’étaient soudain débarrassés de leurs peurs pour opérer en concordance avec leur volonté profonde.

Que faire de cela ? Quel évènement avait modifié la donne ? Au moment où elle se décourageait, Epayh arriva.

« Nous avons quelque chose à te montrer. » Elle le suivit sans attendre. Les Bakous n’agissaient jamais sans raison. Avec le compte à rebours qui s’égrenait avant leur départ, elle ne voulait pas perdre une miette de leur enseignement.

Lorsqu’ils débouchèrent dans une pièce qu’elle ne connaissait pas, elle s’arrêta, stupéfaite. Autour d’une baie vitrée donnant sur le Refuge se tenaient quatre écrans. Chacun était plus haut qu’elle et large de deux mètres. Ils n’avaient rien à voir avec les technologies dakyroises. Ces écrans étaient aussi plats qu’une feuille de papier, avec une définition presque parfaite. Elle avait l’impression qu’en tendant la main elle toucherait ce qu’elle observait, comme une fenêtre ouverte sur le monde.

« Qu’est-ce que c’est ?

— L’équivalent de votre réseau axial. » Epayh s’amusait de sa surprise. « Nous ne sommes pas venus les mains vides. Il nous fallait un moyen de rester en contact avec Iraporr.

— Oh. Je vois. Mais là, ce ne sont pas des images d’Iraporr, n’est-ce pas ? Je reconnais le Fleuve Bleu, là c’est l’atoll de Calisse et ici le Lac Intérieur. » Elle se tourna vers lui. « Pourquoi me montrer tout ça aujourd’hui ?

— Nous allons t’apprendre à t’en servir. Si tu le souhaites, tu pourras les utiliser pour rester en contact avec nous après notre départ.

— C’est possible ça ? » Le soulagement se peignit sur le visage de Rykil. Elle appréhendait tellement de se retrouver seule ici.

« Bien sûr.

— Il y a autre chose ? » Epayh hésitait. « Dis-moi ce qui se passe, je t’en prie. Vous devez partir plus vite que prévu ?

— Comment ? Oh non. Cela n’a rien à voir. Je… Regarde. » Devant les yeux ébahis de Rykil, les écrans s’animèrent. Les images se multipliaient. Sur le premier, des images de catastrophes, des accidents, des attentats et… elle s’approcha. Des arbres qui marchaient sur le monde. Elle se tourna vers le deuxième. Des titres d’articles. Des milliers d’articles. Effondrement de l’empire Tamzin après les révélations fracassantes de collusion d’intérêts. Le titre Danbel dévisse à la bourse de Tavaly. Darpol licencie à tour de bras. La magie déferle sur Uhnythais. Les dieux se vengent. La Dakyrie riposte.

« Qu’est tout cela ? Que se passe-t-il ? » L’angoisse lui serrait le cœur.

« La transition touche à sa fin. D’une manière ou d’une autre, cette phase de jeu sera terminée ce soir. Comme tu l’as vu sur le plateau, chaque joueur a pris sa décision. Les êtres de magie sont sortis de l’ombre. Parmi eux, certains cherchent à se venger de la souffrance endurée pendant les siècles de mise à l’écart. D’un autre côté, les agissements illégaux de plusieurs multinationales ont été étalés au grand jour. Des dizaines de journaux ont diffusé des informations très précises sur des manœuvres illicites. Et au milieu de tout cela, des catastrophes humaines dans la plupart des pays. 

— Là ! Est-ce que c’est Bizal ? » Rykil tentait de distinguer ce qui restait de la capitale khanbienne en flammes. Sous ses yeux, Epayh zooma pour lui offrir une meilleure vue. Elle suivait le pont au-dessus des canaux, l’avenue du président, le théâtre dont seuls subsistaient quelques murs noircis. Les arbres qui bordaient l’avenue n’étaient plus que des crevasses calcinées entre les carcasses de véhicules. Elle obliqua à droite après le parc ou ce qu’il en restait et s’effondra. Le Qordho se trouvait là. Le restaurant de ses parents. Ils vivaient juste à côté, dans une belle villa de style santhi. Il n’y avait aucune chance qu’ils s’en soient tirés. Le cratère qui avait pris la place couvrait la moitié du quartier. Son ancienne école avait disparu, le vendetou au bout de la rue, la piscine. Les larmes qui coulaient sur ses joues étaient amères. On lui avait promis de sauver le monde et voilà ce qu’elle récoltait ? La rage prit la place de la douleur.

« Pourquoi les êtres de magie nous ont-ils attaqués ? Les humains vont se défendre, c’est normal. C’est notre monde ! Vous repartez bien chez vous, pourquoi ne font-ils pas la même chose ? »

Epayh observait la jeune femme. Il n’était pas certain que ce soit le bon moment pour une leçon d’histoire. Il comprenait sa souffrance. La plupart des Uhnytiens étaient tellement inconscients de l’univers autour d’eux que le monde s’effondrait à chaque séparation. Il songea combien devaient être douloureuses ces pertes qu’ils imaginaient définitives. Avant qu’il ait pu décider quoi faire, Zohguyl avait répondu.

« Parce que c’était leur monde avant d’être le vôtre.

— Tu mens ! » Zohguyl secoua la tête. Il ne servirait à rien d’argumenter, mais la vérité devait être dite. Il ne leur restait que cinq jours avant le départ. Si Rykil basculait à son tour dans la vengeance, le jeu serait perdu. Il piocha dans les images emmagasinées depuis la création d’Uhnythais.

Malgré elle, Rykil était attirée par les images. Le monde qui revivait sous ses yeux n’était pas tout à fait le sien. Elle identifiait la géographie du pays, mais ses habitants étaient différents. Elle voyait des arbres marcher, des animaux parler, des rivières qui changeaient de sens à la demande pour faciliter les voyages. Et des humains. Des humains qui vivaient au milieu des êtres de magie. Soudain, le paysage se transforma. Elle ne reconnaissait pas la planète. Une planète ronde, avec un drôle de petit satellite. Autour d’elle, des milliers d’étoiles tournaient sans fin. Lorsque l’image se rapprocha, Rykil constata que ce qui brillait dans le ciel de cette planète n’était pas des étoiles, mais au contraire des débris. Des morceaux de métal, rouillés, cassés, parmi d’autres, rutilants, effrayants par leur froideur inhumaine. Elle suivit la caméra qui l’emmenait sur cette planète. Tout lui paraissait familier. Les véhicules et les autoroutes, les avions et les industries, les laboratoires et les mines. La planète dévastée et les animaux en souffrance. Des pans entiers de la planète devenaient stériles. Il lui semblait voir les Rivages Maudits. Des guerres, des attentats, et soudain, une explosion énorme. Un nuage en forme de champignon qui avait envahi la moitié de la planète. Lorsqu’il se dissipa, toute vie avait disparu. L’image lui montra un vaisseau gigantesque qui sortait du nuage. Par les hublots, elle distinguait des hommes et des femmes qui assistaient à la fin de leur monde. Ils n’avaient pas l’air bouleversés. L’image s’accéléra, le vaisseau arrivait sur Uhnythais. Les Rivages Maudits. Quand les humains descendirent de leur véhicule, des êtres de magie et des Bakous les attendaient. Ils leur offrirent à boire et à manger et les accompagnèrent à Kinka pour les abriter.

Rykil consulta Epayh et Zohguyl, hésitante. D’un signe de tête, ils lui indiquèrent de continuer à regarder. À la suite de ces humains, Uhnythais commença à changer. Au lieu d’observer leur nouveau monde et de se confirmer à ses règles, ils recréèrent leur monde perdu. Ils piochèrent dans les réserves naturelles et exproprièrent les habitants des régions qu’ils convoitaient. Lorsque les images s’arrêtèrent, les larmes de Rykil coulaient à nouveau.

« Nous avons détruit votre monde.

— Pas toi, pas tous. Certains uhnytiens ont joint ce mouvement. Ils ont participé au pillage. Une mauvaise graine ne pousse que si elle est arrosée.

— Que puis-je faire ?

— Pleurer tes parents. Ils n’étaient pour rien dans cette histoire et ils en sont devenus les victimes. Lorsque tu seras prête, tu sauras quoi faire. » Les deux Bakous se retirèrent. Les écrans étaient éteints. Peut-être était-ce salvateur. Elle avait besoin de temps pour assimiler ces nouvelles informations. Le télescopage avec sa vie d’avant était brutal. Qu’avait-elle espéré ? Une incursion sans douleur dans un monde féerique et un retour à sa vie antérieure comme si elle ne l’avait jamais quittée ? Rykil s’approcha de la vitre. D’ici, elle voyait l’ensemble du Refuge. Des kilomètres carrés dédiés à accueillir les âmes en peine. Un endroit parfait. Elle sortit de la pièce et suivit le chemin en sens inverse pour rejoindre la salle du jeu. Quelque part dans cet empilement de vies, deux lumières s’étaient éteintes. Des milliers d’autres aussi, mais seulement deux lui importaient. Rykil s’assit devant l’ouverture, face à la mer d’Ycath, et laissa s’exprimer son chagrin.

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