Le dernier Bakou – 110

Le dernier Bakou – 110

Faribath sentait les Balibabs sortir de terre les uns après les autres. Il voyait leurs branches s’élever au-dessus des siennes. Il percevait l’hésitation des premières racines, perdues dans un espace sans fin après le confinement de la terre. Elles se déployaient, testaient la solidité du sol, éprouvaient leur propre résistance, se comparaient les unes aux autres. Puis les sauts de cabri arrivaient. Les Balibabs passaient d’une racine à l’autre, en douceur pour commencer, puis de plus en plus vite, de plus en plus fort, de plus en plus maîtrisés. La vie s’invitait sous une nouvelle forme dans les racines libérées de l’apesanteur. Elles s’amusaient.

Mais les Balibabs n’avaient pas oublié pourquoi ils avaient décidé de reprendre la route. L’un après l’autre, sautillant sur leurs racines comme des sauterelles géantes, ils s’étaient dirigés vers le campement des bûcherons. Ils avaient choisi de ne pas poursuivre ceux qui partiraient du plateau, mais les autres, comme le matériel ne seraient pas épargnés. Ils marcheraient droit devant. Ils reprendraient leur place au premier rang des êtres de magie. Uhnythais était leur planète, et ils ne laisseraient plus personne les empêcher de vivre.

Lorsque le dernier Balibab du plateau fut parti, Faribath hésita. Devait-il les suivre ? L’accepteraient-ils à nouveau parmi eux ? Une petite main sur son écorce attira son attention. Kirbann. L’héritier des Laory.

« Ami Balibab, je te sens réticent à rejoindre cette marche vengeresse.

— Je le suis, en effet.

— Si tu le souhaites, je puis te proposer une alternative.

— Je t’écoute, Kirbann, descendant de Jarul Laory.

— Il me semble que notre place, à tous les deux, est à Togarè. Nous pouvons nettoyer l’Ile Perdue de ses souffrances et de ses douleurs, et lui permettre de revivre.

— Je sens la justesse de tes mots petit homme, mais je ne sais comment retourner à Togarè. Les dieux qui nous offraient le passage ne sont plus.

— Non, mais d’autres peuvent les remplacer. Moi, Alitt, fils de Mahira, je peux vous ramener à Togarè et demeurer à votre service. »

Rashta regardait son frère comme s’il était fou. « Tu ne peux pas faire ça !

— Bien sûr que si. Ce n’est pas toi qui vas le faire, ni Azyolh, ni Albert.

— Mais moi si. » Alitt se retourna, surpris. « Dakhtassi ?

— J’ai toujours mes pouvoirs, et rien d’autre de prévu. Ta proposition était altruiste, Alitt, mais d’autres tâches t’attendent. Si tu penses que je serai à la hauteur. » Le ouistiti s’inclina avec une déférence moqueuse.

« Évidemment. Est-ce que cela vous convient ? » Kirbann regardait le dieu et le ouistiti. Quand avait-il changé de dimension ? Il se rappela soudain le mimipo du Fleuve Bleu. Que d’épreuves en si peu de temps ! Il sentait l’écorce du Balibab sous ses doigts. Une texture familière. Une invitation. Il savait que sa place était là. Avec Faribath. Et Dakhtassi, puisqu’il le souhaitait. Repensant aux souffrances endurées au Château, il se demanda un instant ce qui se serait passé s’il n’avait pas quitté Egarto. Avait-il des regrets ? Non. Une pleine valise de douleurs qu’il échangeait sans peine pour les découvertes qui avaient jalonné les derniers jours. Il avait enfin l’impression d’être vivant. Pleinement vivant. Au milieu d’êtres différents de lui, il avait sa place. La sienne. Pas celle d’un autre, pas une illusion enfermée dans des certitudes. Sa place.

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