Le dernier Bakou – 11

Le dernier Bakou – 11

Bob avait décliné l’invitation d’Alitt. Il aurait volontiers assisté à une partie à joueurs multiples, mais ce soir il avait d’autres projets que le Mirtapi.

Ravi de sa solitude, pour éphémère qu’elle soit, il ressentait le besoin de faire le point sur ses premières semaines à Ahrmonnhyah. Tant de choses s’étaient passées.

Installé dans son coin de tente, il hésitait. Les livres rangés sur les étagères l’attendaient. Il les parcourut du regard, titillé par l’envie de les ouvrir et de plonger dans leurs mots. Son être vibrait déjà du plaisir de la découverte et de la sécurité de leurs pages. Depuis qu’il était à Ahrmonnhyah cependant, une autre part de lui se révélait. Méconnue, il avait ignoré sa présence lorsqu’il vivait à Piros, bercé d’air, de mer et de solitude. On ne vit pas vraiment avec les autres lorsqu’on vit à l’écart, avec un père au service des autres et à l’écoute de la nature.

Depuis son arrivée, Bob se découvrait sociable, curieux des autres et à l’aise en leur compagnie. Il n’avait pas perdu sa réserve, mais il avait appris à s’exprimer lorsque c’était nécessaire. Aujourd’hui il envisageait une expérience d’un nouveau genre. Habitué aux humains d’Uhnythais, il avait découvert avec délices les êtres de magie. Ondins et polymorphes lui étaient sympathiques, mais un autre peuple avait envahi son imagination. Celui de Théobath et de Cristobath.

Il y pensait depuis plusieurs jours et il était temps de passer à l’action. Il se leva et passa entre les box avant de sortir de la tente. Une fois à l’extérieur, il fut surpris une nouvelle fois par la noirceur de la nuit ici. Il lui faudrait sans doute du temps avant de l’apprécier. La clarté des étoiles était cependant suffisante pour lui permettre de distinguer ce qui l’entourait. Le contour des collines de Marmoniah, un peu plus sombre que la nuit, les allées tracées par le passage des élèves d’un coin à l’autre du plateau, et Cristobath.

Bob était un peu intimidé à l’idée de lui parler. Il n’existait aucun Balibab à sa connaissance dans le Pays Au-Delà des Mers, et il avait découvert avec son condisciple Théobath les particularités de ces arbres hors-normes.

Refusant de se laisser impressionner par leurs millénaires d’existence et leur conscience partagée, Bob se dirigea vers le Balibab qui trônait au centre de l’espace. A mesure qu’il approchait, il se sentait écrasé par l’immensité de l’être posé là. Il s’était arrêté à la limite des branches les plus larges. Elles luisaient doucement dans le noir, rappelant la trace brillante des polymorphes. Bob admirait la poussière d’étoiles qu’ils laissaient derrière eux au point de regretter parfois de n’être qu’un dieu.

Cristobath s’imposait. On n’arrivait pas devant lui par hasard, au détour d’un chemin. Il veillait de loin, attentif à la moindre variation de l’air qui l’entourait. Il avait senti l’envie de Bob bien avant que celui-ci n’ait pris sa décision. Théobath était plus discret. Guère plus haut que Bob, ses feuilles ressemblaient à celles d’un laurier, avec une couleur plus soutenue. Elles étaient resserrées autour des branches pour faciliter ses déplacements. Il avait raconté être le premier de son espèce à se déplacer. C’était pour lui une gageure, chaque nouvel emplacement devait lui permettre de s’enraciner, au moins en surface, et contenir si possible un peu d’eau. Théobath avait expliqué sa difficulté à quitter un endroit confortable sans savoir quand il s’arrêterait de nouveau ni où. Il avait longtemps hésité avant d’accepter l’invitation. Personne ne pouvait l’aider, car son peuple avait toujours été sédentaire, et leurs racines plongeaient profondément dans la terre uhnytienne. Choisir ce chemin n’était pas sans incidence.

Au moment d’aborder le Balibab, Bob se rappela la mise en garde de Théobath. « Prend le temps d’entrer en contact avec mon peuple. Acquitte-toi des formules d’usage et de politesse. Ne vient pas chercher un dû mais plutôt un don. Nos qualités nous permettent de répondre à nombre de vos questions, mais cela dépend de notre bon vouloir, et il serait vain de vouloir nous y contraindre. »

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