Le dernier Bakou – 109

Le dernier Bakou – 109

Lorsque le premier garde avait frappé timidement à la porte du baraquement de Zissil, celui-ci était en train de se détendre, pleinement revenu à son apparence de polymorphe. Il apprécia peu d’être dérangé et renvoya sèchement l’homme qui lui parlait d’arbres dansants. Il avait vu la brume tomber avec la première mi-nuit. Nul doute que cela excitait l’imagination de ses hommes.

Lorsqu’un deuxième garde l’avait appelé, quelques heures plus tard, Zissil rêvait à ce qu’il achèterait avec l’argent de la mission. Il hésitait entre la Tamzinac, une voiture de sport qui développait quatre cent vingt et un tigres et dépassait les huit cents kilomètres à l’heure et la dernière née des usines Danbel sport, une moto tout terrain avec une liste de gadgets à faire envie aux meilleurs super héros. Il était d’une humeur massacrante quand il ouvrit la porte quelques minutes plus tard, après s’être assuré d’avoir repris un aspect humain irréprochable.

Il sortit du bungalow, refermant sa veste et la boutonnant jusqu’en haut pour couper la fraîcheur du vent qui dérangeait le brouillard. On n’y voyait pas à dix mètres, et le contremaître qui était venu le chercher n’en menait pas large.

« Qu’y a-t-il ? Vous n’êtes plus capable de monter la garde ? Regarde-toi, tu trembles comme une feuille ! Vous avez trop bu ?!

— Nn… non, monsieur. M… mais ce n’est ppp… ppas normal, c’qui s’passe là-haut. » Il désignait la direction du bosquet. Résigné, Zissil commença à avancer. Deux pas plus loin, il se tourna vers le garde. « Et bien, que fais-tu ? Allons-y ! » Le garde secouait la tête. Il n’était pas question qu’il y retourne. Ce qui se passait là-bas n’avait rien de normal et il n’était pas prêt à risquer sa vie, même pour un boulot aussi bien payé. Zissil haussa les épaules et repartit. Il était surpris de l’attitude du bûcheron. Ils travaillaient ensemble depuis des années, et il ne l’avait jamais vu renoncer. Lorsqu’il commença à entendre des cris et des gémissements, il se demanda s’il avait bien fait de venir. Il alluma sa lampe de chantier, et le puissant faisceau éclaira une vision d’apocalypse. Il distinguait des hommes blessés, à terre, des membres arrachés et piétinés. Il avait beau balayer la zone avec son projecteur, il ne comprenait pas ce qui se passait. Il sentait la sueur couler dans son dos. S’il avait osé s’arrêter un instant, il aurait bien desserré sa veste. Il avait l’impression que l’air s’était raréfié. Il peinait à respirer. Ses oreilles bourdonnaient. Ses pieds trébuchaient sur des obstacles qu’il ne tenait pas à identifier. Pris d’une soudaine intuition, il braqua la lampe droit devant lui, en hauteur. Un arbre s’avançait vers lui. Dressé sur des racines de la taille d’une maison, il dansait au-dessus des têtes et des engins de chantier, mais chacun de ses pas créait le chaos. Une masse s’abattait sans distinction sur les choses et les hommes, écrasant le métal comme les os. Sa dernière pensée fut pour Chossalinn. Il lui souhaitait bien du courage pour rattraper les arbres en fuite. Quant à lui, aucun véhicule ne l’attendait pour son ultime voyage, et le polymorphe mourut comme il avait vécu, sur un chantier.

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