Le dernier Bakou – 108

Le dernier Bakou – 108

Le silence qui s’abattit brusquement sur le plateau de Singhit tira Anthary de sa rêverie. Surpris, il leva la tête. Les Balibabs avaient retrouvé leur immobilité. Étonné, il regarda sa montre. Deux jours étaient passés depuis que Xilistt avait posé la branche de Tiribath au pied des Balibabs. Deux jours de tempête émotionnelle. Contrairement à certains de ses camarades, il n’avait qu’une vague idée de ce que le Balibab avait pu ressentir. Pour lui, il était encore étrange de penser qu’un arbre puisse souffrir comme un être humain. Mais le récit de Faribath avait ouvert une brèche. Il sentait bien qu’il n’était plus le même que lorsqu’il était entré dans le baratan. Il n’était pas sûr d’être plus en sécurité, mais il se laissait porter par le groupe. Pour lui qui avait souvent travaillé seul et qui avait du mal à faire confiance aux autres, c’était une révolution. Il avait toujours vu ça comme un fardeau. Attendre les boulets. Écouter les âneries des uns ou des autres et faire l’effort de garder son opinion pour soi, pour le bien du groupe. Se coltiner tout le boulot et regarder les incompétents se faire mousser et chercher à plaire au chef plutôt que faire leur travail. Les raisons de détester ça ne manquaient pas. Mais ici, tout était différent. Il commençait à apprécier ce mode de fonctionnement. Pas besoin d’être au top en permanence ni de tout régler seul. Savoir communiquer avec les autres, les laisser agir lorsqu’ils sont le plus à même de le faire, son opinion sur le travail d’équipe évoluait. Il n’avait pas encore décidé si cela était dû au fait d’avoir des dieux dans le coup, mais dans ce groupe, personne ne cherchait les projecteurs.

« Nous, peuple des Balibabs, sommes prêts à entendre Faribath. Afin de simplifier les échanges, nous lui laisserons un accès à notre conscience collective. Qu’il nous fasse part de son savoir pour nous permettre de quitter le plateau de Singhit et de conserver notre intégrité physique. »

Faribath n’osait y croire. Pendant tout le temps de la discussion, qui lui était aussi inintelligible qu’aux autres, il avait arpenté le terrain, passant et repassant derrière le bosquet, à l’affût de la moindre évolution. Il espérait une ouverture en s’attendant à être déçu. Lorsque l’agitation avait pris fin, il avait compris que la décision était prise. Qu’elle soit favorable le ravissait et le plongeait dans un abîme d’appréhension. Il avait l’impression de se retrouver graine au milieu de centaines d’arbres. De ne plus savoir qui il était ni comment il serait reçu. Certains avaient dû voter pour lui, mais pas tous. Il sentit un fourmillement familier s’arrêter à la lisière de son esprit. C’était à lui de faire le dernier pas pour la reconnexion. Il savoura un instant la sensation et s’ouvrit aux autres, abandonnant ses doutes, ses peurs et sa douleur.

Lorsqu’il pénétra à nouveau dans l’espace de la conscience collective, il remarqua d’abord les différences. Les voix qui avaient disparu, celles qui s’étaient installées. Il sonda la profondeur des racines. Comme pour lui, plus que pour lui peut-être, l’union à la terre avait laissé des traces, ils doutaient de leur mobilité. Qu’à cela ne tienne, il était là pour ça. Plutôt que de faire un long discours sur la manière de procéder, il chercha dans son esprit le souvenir des belles années d’errance. De toutes les fois où il avait accompagné un Balibab dans ses premiers pas. De leurs peurs, des obstacles, des échecs aussi, mais surtout des succès. Il leur montra la démarche unique de chaque arbre, son équilibre, si différent sans la terre pour tenir les racines. Et celles-ci, surprises de se retrouver à l’air libre et en première ligne. Fières de révéler à tous le travail souterrain qui est le leur. Peu habituées à la lumière, elles avaient besoin d’encouragements pour s’adapter à une nouvelle posture. Laissez-les choisir lesquelles vont entrer en action. Il y a de grandes chances que ce ne soit pas les mêmes que les racines nourricières. Celles-là jouent un autre rôle. Les Balibabs écoutaient la voix de Faribath, rassurante, bienveillante. Qui aurait rêvé d’un meilleur professeur ? Mais son exposé était fini. Il était temps de passer aux travaux pratiques. Une timidité soudaine s’installa. Puis l’un des plus jeunes Balibabs du plateau de Singhit se lança. Il avait sondé ses racines pour savoir lesquelles accepteraient de tenter l’aventure et de le porter hors de terre, et il s’était retrouvé à marcher sans s’en rendre compte. Comme souvent, le premier pas avait été le plus difficile, et son exemple aida les autres à surmonter leur peur d’échouer. Faribath observait. Il avait réussi. Les Balibabs avaient écouté son enseignement, et ils reprenaient leur destin en main. Lorsque le premier Balibab du plateau de Singhit sortit ses racines de terre, il entendit les humains et les dieux l’acclamer, heureux de partager l’instant qui allait changer la face de l’affrontement à venir.

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