Le dernier Bakou – 107

Le dernier Bakou – 107

Bibbalyl avait suivi avec beaucoup d’attention les échanges et le vote des 4. Le processus l’intéressait au plus haut point. Les quatre humains formaient le fer de lance de son dispositif destiné à atteindre les objectifs du Maître. Tout ce qui avait un impact sur eux se répercutait sur lui. Le bien être du félin était donc étroitement lié aux derniers évènements, et ceux-ci n’étaient pas en sa faveur.

Lorsque le Maître était venu le chercher chez les Essentiels, Bibbalyl n’avait pas hésité. Savoir profiter des opportunités était dans son caractère, et celle-ci avait dépassé toutes ses attentes. Il était devenu puissant, indépendant, à la tête d’un réseau d’informateurs hors pair. Il bénit son court passage parmi les Essentiels qui lui avait permis d’avoir des pouvoirs inattendus. Se déplacer instantanément où il voulait sur Uhnythais et l’Anneau Sourcylien était tout simplement indispensable dans sa situation. Pouvoir intervenir partout par la voix ou la pensée sans même bouger une oreille était la cerise sur le gâteau. Il s’était quelquefois montré en personne à ses contacts, mais cela n’était en général pas bon signe. Les heureux destinataires de ce secret bien gardé n’avaient pas eu le temps de le partager avec qui que ce soit. La justice du chat était aussi expéditive que ses prises de décision.

Celle qui se profilait ne l’enchantait pas. Il avait été un serviteur loyal et fidèle du Maître, mais il se demandait si le vent n’était pas en train de tourner. Cela faisait plusieurs mois qu’il humait l’air. Même si ce n’étaient que de petites escarmouches, les revers des 4 augmentaient. Leur réussite qui était certaine seulement deux ans plus tôt, était soudain devenue aléatoire. Des contretemps dans les livraisons. Des problèmes de qualité. Des disparitions inexpliquées. Des journalistes d’investigation qui faisaient leur travail et divulguaient des informations détonantes. Au départ, il s’était dit que c’était une mauvaise passe. La vie est un cycle, avec des hauts et des bas, et on ne peut arriver en haut de l’échelle sans l’expérience de quelques gadins. Mais ce cycle-là… Il était reparti à l’envers. Tous les secrets si bien gardés pendant des siècles sortaient peu à peu de l’ombre. Ils éclataient au grand jour comme un projecteur braqué sur ce qu’il poussait sous le tapis. Il avait parfois l’impression que le tapis rétrécissait à vue d’œil et qu’il n’aurait bientôt plus que ses pattes pour occulter les problèmes.

À contrecœur, Bibbalyl avait commencé à envisager de quitter le Maître. De plus en plus sérieusement. Il avait bien tenté de l’influencer, mais ses paroles avaient été vaines. Une fois de plus, il avait été sèchement remis à sa place, comme un toutou fidèle qui aurait osé s’asseoir sur le canapé sans autorisation et qu’on fait redescendre à coup de pied. Son opportunisme avait toujours été plus développé que son ego. Savoir rester au second plan pour profiter de l’aura des autres ne lui posait pas de problème. Mais lorsqu’il s’agissait de prendre des coups à leur place, sa résistance était très limitée. Et sa loyauté flanchait à chaque coup.

Il avait commencé par noter les décisions erronées. À compter les entêtements improductifs. Et à se renseigner ailleurs. Depuis quelques semaines, il était certain que quelqu’un était à la poursuite du Maître. Quelqu’un suivait ses traces avec application et discrétion. Il ignorait depuis quand ça durait. Devait-il prévenir le Maître et espérer en être remercié, ou continuer de creuser pour savoir qui était le pisteur, et se rapprocher de lui pour offrir des informations de première main ? Le félin hésitait encore sur la conduite à tenir. Il attendait le Maître d’une seconde à l’autre pour débriefer les dernières nouvelles. Peut-être enfin l’occasion de lui faire part de cette information ?

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