Le dernier Bakou – 105

Le dernier Bakou – 105

Rykil était avec Epayh lorsqu’ils avaient découvert le corps sans vie de Iolunh. Il semblait si paisible. Le musicien des mondes avait entendu la fin de la mélodie de son ami dès qu’elle s’était arrêtée. Il avait prévenu Rykil « Iolunh est parti pour son dernier voyage » et ils étaient partis à sa recherche.

Chez elle, la tristesse était évincée par l’appréhension. Il y avait tant de choses qu’elle ne savait pas. Comment imaginer prendre sa suite alors qu’elle découvrait tout du monde ? Toutes ses convictions s’effritaient au fur et à mesure de l’enseignement des Bakous. À ce rythme, il ne resterait bientôt plus rien de ses certitudes. Peut-être était-ce un pré requis nécessaire pour accepter une autre réalité sans préjugés ?

Elle avait observé Epayh et Zohguyl prendre soin de leur ami. Elle avait failli proposer son aide, mais elle s’était sentie de trop. Elle ne connaissait pas assez Iolunh pour partager ce moment avec eux. Ils avaient nettoyé son corps avec l’eau de la rivière, prenant le temps de laver chaque parcelle de peau. Ils l’avaient ensuite allongé sur un lit de branchages. Rykil avait remarqué que sa peau avait perdu la brillance qui l’avait tant étonnée la première fois qu’elle les avait vus. Puis ils avaient commencé à danser et à chanter. Une mélodie démarrait, lente, triste. Leurs pas sur le sol de pierre martelaient un rythme lancinant, poignant, pesant. Peu à peu, le tempo s’était accéléré, et les pas s’étaient faits plus légers. Au bout de quelques minutes, le staccato des talons empêchait de s’appesantir sur ce qui n’était plus pour accueillir ce qui viendrait. Le temps de la tristesse était passé, la joie reprenait sa place.

Elle avait quitté l’esplanade à la fin de la mélodie, laissant les Bakous terminer leurs au revoir. Elle était retournée vers le plateau de jeu. Iolunh avait bien choisi l’endroit. Située au cœur des falaises du canyon, la caverne était cependant baignée de lumière par l’ouverture d’un pan de mur complet. D’où elle se trouvait, Rykil pouvait contempler la Gueule de Santila, et les trois dents formées par Santomi, Santofa et Santila au milieu du delta. De jour comme de nuit, la vue était époustouflante.

Le jeu trônait sur un plateau de bois de la taille d’une voiture. Ses deux bras étendus ne suffisaient pas à en attraper les bords. Seule pour la première fois face au Mirtapi, elle tentait de se repérer. Loin des plateaux statiques qu’elle avait connus dans son ancienne vie, celui-ci était en perpétuel mouvement. Des lumières s’allumaient ici ou là. Une lumière bleue indiquait un choix clair et conscient. Une lumière blanche, un choix définitif. Une lumière verte, un choix par obligation. Une lumière rouge, un choix contraint. Elle avait eu du mal à appréhender le concept de joueurs à l’échelle de la planète. Chacun de ses pions correspondait à un joueur. Mais ensuite, chaque joueur était à son tour le maître du jeu d’un Mirtapi. La cascade de jeux en cours était exponentielle, jusqu’à arriver au dernier niveau, celui où chaque être vivant d’Uhnythais était représenté par un pion sur l’un des jeux. L’architecture à la fois simple et complexe lui avait demandé d’énormes efforts de compréhension. Et elle avait deviné que Iolunh s’était arrêté à l’échelle de la planète pour ne pas surcharger son processeur un peu lent de scientifique cartésienne. Elle imaginait que d’autres jeux existaient au niveau de l’univers et des autres planètes, mais cela ne la concernait pas encore. Elle avait déjà le vertige rien qu’à envisager le nombre de strates pour arriver à un milliard de pions à partir de ses vingt-quatre joueurs ! Le système était tellement parfait ! Comme maître du jeu du premier niveau d’Uhnythais, elle voyait vivre et mourir ses vingt-quatre joueurs, mais elle n’avait pas accès aux informations de leur plateau de jeu. Chacun d’entre eux était seul maître à bord pour son plateau. Toute la beauté du jeu était là. Dans l’infinie diversité et dans la liberté absolue offerte à tous les niveaux. Elle avait remarqué que certains joueurs avançaient au hasard, presque à l’aveugle, tandis que d’autres au contraire planifiaient leurs coups. Mais aujourd’hui, pour la première fois, des joueurs étaient conscients de l’enjeu à tous les niveaux. Elle sentait sans le voir un alignement différent et une meilleure communication entre les strates. Il restait si peu de temps.

Elle se demandait ce que lui réservait l’avenir quand Epayh et Zohguyl arrivèrent. C’est ce dernier qui prit la parole. « Rykil, je ne sais pas s’il y a une bonne manière d’annoncer cela. La mort de Iolunh signe la fin de notre séjour parmi vous. Il était notre ancrage, et dans sept jours au plus tard nous devrons rentrer à Iraporr. » La jeune femme dévisageait les Bakous sans dire un mot. Elle avait dû mal comprendre. Il n’était pas possible qu’ils partent maintenant ! Puis elle se souvint de l’avertissement de Iolunh. Le point de non-retour. La dernière nuit d’améthyste brillerait demain !

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