Le dernier Bakou – 101

Le dernier Bakou – 101

« Nous ne sommes pas à Singhit. » L’énoncer à voix haute le rendait concret. Kirbann était toujours dans les bras du géant rouge qui ne l’avait pas lâché. Ses compagnons l’entouraient en silence. Il avait lutté contre son instinct pour prononcer ses mots. Tout lui disait de ne pas se faire remarquer, de laisser les autres agir. Ils avaient l’air tellement plus… sûrs d’eux. Enfin, certains. Kirbann dévisageait l’être gris qui lui avait demandé de venir. Il avait reconnu l’endroit. Son visage trahissait une profonde perplexité.

« Nous sommes sur l’Ile Perdue. Chez Nysmok Wantho.

— Vous connaissez Nysmok ? » Kirbann était stupéfait.

« Toi aussi ? » Le ton accusateur du militaire tatoué jeta un froid.

« Je… je vivais ici. Nysmok m’a recueilli à la mort de ma mère. Comment l’avez-vous rencontré ? » Le militaire haussa les épaules. « Par hasard.

— Où est-il ?

— Nous ne savons pas. » Le vieil homme avait répondu. « Il nous a accompagnés à Gialith puis il a disparu.

— Comment est-ce possible ? Vous n’auriez pas dû le laisser derrière vous. Vous auriez… » L’accusation avait changé de camp. Rashta haussa un sourcil courroucé.

« Nous n’aurions rien du tout. Vous n’étiez pas là, il me semble. Il y a eu des explosions et notre groupe a été séparé. Si son sort vous intéressait tant, vous auriez dû y réfléchir avant de partir d’ici !

— Pardon. Je… Revenir ici est étrange. Comme si je n’étais pas à ma place. » Tous se regardaient, hésitants. Bob reprit la parole. « Qui a décidé de venir ici ? Nous avions parlé du plateau de Singhit. Qui a choisi cet endroit ?

— Je. » Interloqués, tous se tournèrent vers le Gardien. « Kirbann pas pouvoir aider Balibabs marcher seul. Il avoir besoin aide. Faribath aider lui. Vous convaincre Faribath.

— Très bien. » Rashta savait qu’il n’aurait pas dû être étonné par un changement de plan, mais les surprises de dernière minute l’agaçaient. « Il faut convaincre Faribath d’aider Kirbann. Alors où est-il ?

— Je suis là. » La voix venait d’en haut. Rashta leva la tête en suivant le son, mais il savait déjà qui était Faribath. Le Balibab. Ainsi il pouvait parler.

« Quand c’est nécessaire. » Rashta sursauta en entendant la réponse à ses pensées. C’était bien sa veine. Le Balibab avait décidé de s’adresser à lui. Alitt aurait été plus inspiré. Lui n’avait jamais été diplomate. Il fit un effort pour oublier son agacement. « Ami du peuple des Balibabs, accepteriez-vous d’aider Kirbann ici présent à sauver votre peuple ?

— Pourquoi le ferai-je ? Je connais votre plan. Vous voulez enjoindre aux Balibabs de marcher à nouveau.

— C’est exact.

— La dernière ballade des Balibabs les a menés à leur perte. Pourquoi recommenceraient-ils ?

— Pour continuer à vivre.

— Nous sommes plus résistants que cela. De nouvelles graines prendront place et sauront mieux s’abriter du danger.

— Alors c’est cela le peuple des Balibabs ? » Albert ne pouvait pas écouter ça sans réagir. « Quoi qu’il en coûte, vous resterez droits sur vos racines ? Supporterez-vous les cris des Balibabs abattus, déracinés, débités en planches ? Peu importe le nombre de sacrifiés s’il subsiste une graine ? » Bob avait posé la main sur le bras de son père. « Papa, s’il te plaît.

— Lâche-moi Bob » Albert détacha les doigts de son fils, mais les garda un instant entre ses mains. « J’ai assisté à l’agonie de Tiribath à Singhit. J’y étais. » Sa colère fondait en repensant à cette journée. Les larmes qui coulaient étaient plus éloquentes que n’importe quel discours. « Je ne pourrais pas revivre ça. Je ne supporterai pas d’entendre d’autres cris. Aujourd’hui, nous pouvons agir. Avant qu’il ne soit trop tard. Mais pour cela, nous avons besoin de vous. Encore que je ne sache pas pourquoi.

— C’est lui qui menait les Balibabs à Togarè. » Kirbann venait de comprendre. Une seule raison pouvait retenir Faribath. Une culpabilité si forte qu’aucun argument ne l’ébranlait. « N’est-ce pas ? » Les lignes du Throponiss faisaient sens. Enfin. Depuis que Myrtaol lui avait révélé l’endroit qui se cachait sous Togarè, l’esprit de Kirbann avait travaillé sans qu’il s’en rende compte. Il avait remis toutes les pièces du puzzle à leur place. « Vous aviez signé l’accord avec les Laory. C’est vous qui choisissiez qui pouvait venir et à quelle date. Je pensais que c’était Viribath, mais il n’a été que le premier à donner son bois mort. C’est vous qui parcouriez le monde pour accompagner les Balibabs et les conduire à Togarè. » Le silence du Balibab s’étira. « Vous n’avez pas failli, Faribath. Nul ne pouvait prévoir ce qui allait se passer.

— J’aurais dû. J’étais leur guide, leur meneur. Ils me faisaient confiance. Mais j’étais trop sûr de moi. Certain de ma propre importance. Je riais de la faiblesse des autres. Rien ne pouvait m’arriver. Et rien ne m’est arrivé ! Le jour du massacre, ils m’ont remercié, et je suis reparti. J’avais l’habitude d’attendre juste à côté, pour reprendre la route avec eux, mais ce jour-là, ils étaient si nombreux que je suis allé patienter chez Jarul. Nous avons longuement parlé. Du passé, de tout ce que nous avions partagé. Du présent, et de la joie d’être ensemble sur le chemin qui nous avait menés ici. De l’avenir aussi. Cette session représentait le premier test grandeur nature. La première fois que Jarul laissait ses neveux prélever eux-mêmes le bois sans supervision. Dans quelque temps, il prendrait définitivement sa retraite dans la petite maison qu’il était en train de construire. » Sa voix se brisa. « Je n’ai jamais su ce qui s’était passé. Comment avaient-ils réussi à couper le lien entre les Balibabs prisonniers et notre conscience collective ? Lorsque la première mi-nuit est arrivée, nous ne nous sommes pas inquiétés. Aucun Balibab n’était revenu, mais nous avions l’habitude d’attendre ensemble que les derniers terminent leur don. Jarul et moi sommes partis pour rejoindre le magasin. Nous devisions gaiement, anticipant le plaisir d’avoir leurs impressions. Parmi les Balibabs présents, bon nombre n’avaient jamais donné, et le premier don est un moment important. Nous n’avons senti que quelque chose n’allait pas qu’au bout de la rue. Aucun arbre n’était visible, à part les arbustes plantés dans les jardins avoisinants. Aucun bruit n’était audible, à l’exception d’une tronçonneuse. Dès qu’il avait entendu le moteur, Jarul s’était précipité. Il n’utilisait aucun outil de ce genre. Les branches données se détachaient d’elles-mêmes, une fois le bois mort. Et il travaillait ensuite le bois avec des outils à main pour apprécier son grain et rester en contact avec l’intention du Balibab. Je pense qu’il avait senti avant moi la gravité de ce qui s’était passé. Lorsque nous sommes enfin arrivés dans la cour, le massacre s’étalait sous nos yeux. Des morceaux de Balibabs découpés gisaient par tas. Au lieu d’un espace fourmillant de discussions et d’arbres en pleine vie, nous ne distinguions que des monceaux de bois déchiqueté. La sève qui avait coulé sur le sol collait sur mes racines comme pour me rappeler que c’était ma faute. Ils étaient en train de dépecer le dernier de mes amis. Quand Jarul s’est approché pour les arrêter, ils l’ont menacé avec leurs tronçonneuses hurlantes, riant de sa peine et de son horreur. Avant que j’aie pu dépasser ma honte de ne pas avoir été là pour les punir de leur forfait, tout avait disparu. Les segments de bois, les racines dépouillées, et les deux humains. Seule restait la sève gluante, mêlée à la terre rouge de Togarè. C’est à ce moment-là que la cacophonie est revenue. Je n’avais pas pris conscience du silence qui régnait auparavant dans ma tête. Un déferlement de questions, d’inquiétude et d’horreur. Tous les Balibabs d’Uhnythais me demandaient des comptes que je ne pouvais pas leur rendre. Ils me harcelaient, exigeant de savoir ce qui s’était passé, mais je ne pouvais pas. » Personne n’osait interrompre le récit douloureux du Balibab. Quoi qu’il ait à dire, les mots devaient sortir. « Je ne pouvais pas accepter qu’ils fussent morts par ma faute. Je n’avais aucune réponse. J’ignorais où les retrouver. Nous étions seuls, Jarul et moi, avec notre désespoir. Je ne sais combien de temps cela a duré. Plusieurs jours et plusieurs nuits. Puis ils se lassèrent de ne pas obtenir de réponses. Le Conseil des Anciens se réunit et prit deux décisions. Togarè serait bannie à jamais, plus aucune graine de Balibab ne foulerait à nouveau le sol de l’île et je serai coupé de la conscience collective. C’est ainsi que je suis resté à Togarè, n’ayant plus aucune raison de partir. Vous comprenez maintenant pourquoi je ne puis vous aider. »

Albert et ses compagnons avaient souffert avec Faribath. Le récit de cette journée d’horreur avait hanté le Balibab depuis des siècles. Il était temps de ré équilibrer la balance. Le dieu du Pays Au-Delà des Mers prit la parole. « Nous comprenons votre douleur. Aujourd’hui, les tronçonneuses se préparent au plateau de Singhit. À moins que nous ne trouvions le moyen d’aider les Balibabs à s’échapper, leur sort est scellé. Nous avons besoin de vous, Faribath. Aidez-nous à sauver les vôtres. »

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