Le dernier Bakou – 100

Le dernier Bakou – 100

Après le fiasco de Gialith, Nysmok avait accusé le coup. Les années ne l’avaient pas changé. Il avait encore péché par orgueil, se croyant de taille à lutter contre des forces qui le dépassaient. Malgré ses nombreux appels, il n’avait pas réussi à joindre les ravisseurs de Kirbann. Il était sans nouvelles depuis le jour de l’explosion. Il n’avait plus rien à faire ici. Les cendres de la maison de Rawilh étaient refroidies depuis longtemps. Il eut un instant de regret en pensant à la femme qui lui avait ouvert sa porte. Elle avait l’air de quelqu’un de bien. Il soupira. Peut-être aurait-il été quelqu’un d’autre s’il avait fait de meilleures rencontres lorsqu’il était plus jeune.

Il se rappelait l’insouciance de Jokalil Jaygho. Jogo n’avait peur de rien, il s’amusait et découvrait la vie. À l’époque, il vivait à Toulkar, dans le Karmélé, le quartier de la ville où êtres de magie se mêlaient aux hommes. Il se souvenait des couleurs de la rue. Ondins et polymorphes discutaient avec sa mère, négociant le prix d’un tissu ou d’un outil. Elle gérait un vendetou, ces petites boutiques qui vous fournissaient tout ce dont vous aviez besoin, d’une boîte de sardines à une tronçonneuse. Une école d’optimisme et d’adaptation. Aucun produit n’était tenu en stock et les disponibilités variaient en fonction des arrivages. Sa mère achetait les marchandises de la Forêt des Anciens vendues par les êtres de magie tout autant que les biens manufacturés de la ville. Elle savait reconnaître au premier coup d’œil les tissus fins des ondins et les pâles copies des polymorphes. Tous possédaient leur clientèle et leur usage, mais chacun avait son prix. Il avait l’habitude de l’aider après l’école et connaissait les habitants du quartier presque aussi bien qu’elle. Un ondin en particulier l’avait pris sous son aile. Bogatil était un intermédiaire, le meilleur de tous. Il voyageait pendant des semaines, visitant les familles isolées pour leur apporter les objets quotidiens en échange de leur production, de bocaux de légumes, de conserves d’œufs, de viande séchée, de peaux, de bois ou de tissus. À son retour, il avait une belle cargaison de marchandises à vendre et les histoires correspondantes. Avec Bogatil, il n’était pas question de « Bonjour, un poireau s’il vous plaît, merci au revoir ». Lorsqu’il s’installait dans la boutique pour faire l’article à sa mère, les habitants se pressaient dans la cour, avides de découvrir les merveilles venues d’ailleurs. Avec un bocal de tomates de Pinnsul, il vous faisait remonter le cours du Sugil, éviter les caïmans et les récifs pour mener votre mission à bien. Quand vous accostiez enfin au pied du Mont Giali, vous étiez en sueur d’avoir autant peiné et vous sentiez les gouttes du fleuve sur vos bras. Nysmok avait visité le monde avec les récits de Bogatil. Il reconnaissait son tatouage d’écailles entre mille et attendait chacun de ses passages avec impatience.

Tous les habitants du Karmélé n’étaient pas aussi avenants. La rancœur, la jalousie et l’envie y avaient aussi fait leur nid. En l’absence de Bogatil, Jogo s’était fait d’autres amis. Des compagnons plus vieux que lui, dont il aimait le bagout et l’intrépidité. L’un d’entre eux en particulier l’intriguait. Un chat. Une espèce de matou de gouttière efflanqué mais au poil brillant. Ce chat-là ne traînait pas dans les caniveaux du Karmélé. Il était trop propre, trop adroit, trop habile. Jokalil l’observait en douce. Un minet qui menait la danse, voilà qui était inhabituel. Il avait bien caché son jeu, mais c’était lui le chef de bande. Le polymorphe qui donnait les ordres, une brute épaisse tout juste bonne à casser du bois de cheminée, n’avait pas l’envergure nécessaire pour une bande comme celle-là. Pendant longtemps, le retour de Bogatil avait empêché Jogo de se laisser emporter par le flot. Dès qu’il revenait, l’ondin prenait le garçon sous son aile. Drahlap, le père de Nysmok, avait été son ami, et il aidait sa veuve autant qu’il le pouvait. Il l’avait plusieurs fois mise en garde contre la bande, mais tous deux savaient que Jokalil n’en ferait qu’à sa tête. Bogatil écourtait ses voyages. Il s’arrangeait pour être plus présent à Toulkar, et veillait sur le jeune homme. Il était même allé les voir, espérant qu’une explication franche libérerait Jokalil. Son intervention avait produit l’effet inverse. Soutenu par la bande, Jogo s’était moqué de lui. Il avait raillé ses marchandises démodées, son mode vie de vagabond. Lorsque la première pierre était arrivée sur lui, l’ondin n’avait pas bougé. Il l’avait regardé dans les yeux. Jokalil se rappelait l’entaille sur la joue. Le sang qui coulait était du même rouge que le sien. Une pierre lui avait été mise dans la main. Il avait baissé les yeux vers elle, incertain. En un éclair de lucidité, il avait revu sa vie d’avant. La joie, les sourires, les histoires, les amis. Mais il se trouvait ici. Entouré par cette bande déchaînée, poussé par leur haine et leurs cris. Il serrait la pierre, ne pouvant se résoudre à relever la tête. Il connaissait si bien l’ondin. Il imaginait sans peine son doux regard posé sur lui. Il s’isola du fracas alentour, cherchant une place dans son esprit où il aurait fait un autre choix. Il sentait son corps bousculé, l’énergie du groupe qui basculait, les moqueries saignantes. Lorsque l’ondin finit par s’écrouler sous les coups, sa tête vint heurter le sol aux pieds de Jokalil. Ce jour-là, il avait compris ce que voulait dire tétanisé par la peur, et il en avait fui le souvenir toute sa vie.

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