Le dernier Bakou – 10

Le dernier Bakou – 10

L’homme face à Norula semblait sans âge. Le polymorphe avait d’ailleurs du mal à déterminer s’il s’agissait d’un humain ou d’un dieu. Quel que soit son rang sur terre, cet être était un mystère.

« Bienvenue dans mon humble demeure Norula. »

La voix qui venait d’emplir la pièce était joyeuse, presque enfantine malgré la tonalité de baryton.

« Comment connaissez-vous mon nom ? » Malgré la confiance instinctive qu’il avait ressentie pour cet endroit, Norula gardait un zeste de méfiance à l’égard de tout étranger.

« Je sais beaucoup de choses ami polymorphe. Que nous avons un long chemin à faire ensemble par exemple. »

Norula pesait les mots prononcés. L’homme l’attendait. Prévenu par le messager qui lui avait indiqué la route à suivre ? Celui-ci ne connaissait ni son nom, ni sa nature, puisqu’ils n’avaient communiqué que par le réseau axial. Quand à passer du temps ici, ce n’était aucunement prévu dans son projet.

« Allons, ne laisse pas mes prédictions assombrir ta visite. Nous aurons tout le temps d’en reparler si tu le souhaites. Attends de mieux me connaître. Je te prie de m’excuser pour cet accueil un peu abrupt. Je suis toujours ravi de faire de nouvelles rencontres, et j’ai parfois du mal à tempérer ma joie. »

L’homme n’était pas resté sans rien faire pendant qu’il parlait. Il avait allumé des chandelles supplémentaires et sorti des victuailles d’un réfrigérateur.

« J’espère que tu apprécies les plats yndis. On m’a offert un pâté de légumes traditionnels et si cela te sied, nous pouvons le partager ? »

L’homme attendait visiblement une réponse. Norula prit sur lui afin de redevenir, au moins pour quelques instants, le polymorphe sociable qu’il était par ailleurs.

« Bien sûr. »

La retenue de la réponse n’avait pas échappé à son interlocuteur. Il s’assit dans un fauteuil au bout de la table et indiqua du geste à Norula le siège voisin du sien.

« Je sens des dizaines d’interrogations en suspens. Fais un effort mon garçon. Ne reste pas à mourir de soif à côté d’un puits. Pose toutes tes questions. Je te promets d’y répondre si je le puis. »

La bienveillance de la voix ôta un poids des épaules du polymorphe. Jusqu’à cet instant il n’avait pas pris conscience de la tension dans la pièce. Son regard passait sur les dizaines de cartes présentes aux murs. Les premières représentaient l’ensemble d’Uhnythais, de l’Océan Inconnu à la Mer d’Ycath, et de la Gueule de Santila au cap Sitpo. D’autres mettaient en valeur les Monts Gelés ou le Lac des Deux Terres. Il en avait rarement vu autant au même endroit. Certaines étaient très anciennes, mais d’autres étaient tirées d’ouvrages contemporains, et distribuées à des dizaines de milliers d’exemplaires à travers le monde.

Lorsque son regard revint sur son hôte, Norula posa sa première question.

« Comment pouvez-vous avoir un réfrigérateur mais pas l’éclairage électrique ? »

Un rire spontané et surpris accueillit sa demande.

« Je me demandais quelle serait ta première question, mais je n’ai pas vu venir celle-ci ! C’est un choix personnel. Une petite éolienne derrière la maison permet d’avoir de l’électricité à discrétion. Je peux donc profiter du progrès, comme ce réfrigérateur qui me rend bien des services. Mais je n’ai jamais retrouvé une ampoule électrique qui ait la chaleur d’une bougie. Question suivante ? »

Comme un marcheur échauffé avant une randonnée, des dizaines de questions se pressaient maintenant dans l’esprit de Norula, mais une seule importait.

« Qui êtes-vous ? »

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