Le dernier Bakou – 1

Le dernier Bakou – 1

Bob était arrivé le premier devant l’université.

Il n’arrivait pas à croire qu’il était là, enfin. Il eut une pensée pour son père. Il avait du mal à croire qu’il se tenait là, enfin. Il eut une pensée pour son père. Il l’adorait, et leur cohabitation s’était toujours bien passée. Il avait tant de souvenirs heureux qu’il n’aurait pas su par où commencer la liste. Mais Albert s’était opposé à son entrée à Ahrmonnhyah. Bob se rappelait encore leur conversation à ce sujet. Le moins qu’il puisse dire, c’est qu’Albert n’avait pas été emballé par l’idée.

Si son enthousiasme au sujet de l’université des dieux ne l’avait pas aveuglé, Bob aurait trouvé des indices dans l’attitude de son père. Maintenant qu’il y réfléchissait, rien n’était cohérent dans cette histoire. Albert s’était employé à assouvir la soif de connaissances de son fils. Leur bibliothèque avait évolué au fur et à mesure qu’il grandissait, et les échanges de livres avec les libraires de Troscath figuraient parmi leurs activités favorites. Quel plaisir que de partir de leur demeure à flanc de volcan, de traverser le petit bois en laissant chanter le ruisseau un peu plus bas, et d’arriver vers les premières maisons. Albert était le dieu du Pays Au-Delà des Mers depuis l’an 3168, et l’année 3500 venait de débuter. Il en connaissait tous les habitants depuis des générations, ceux de leur île Piros, comme du reste de l’archipel. Bob avait suivi les traces de son père, discutant avec les audalais qu’il croisait, toujours heureux de passer un moment en leur compagnie. En quarante années de lecture, il avait presque épuisé les réserves des quatre librairies de Troscath. Bob n’avait cependant jamais réussi à obtenir de livres sur Ahrmonnhyah ou l’Anneau Sourcylien, la bande de terre où se trouvait l’université. Le peu d’informations qu’il avait compilé venait de mentions dans des ouvrages, mais ce n’étaient que des bribes que son appétit de connaissances avait engrangées sans être repu.

Albert s’y rendait de temps à autre, selon ses dires pour des réunions administratives, et il avait toujours refusé que Bob l’accompagne. Malgré son envie de savoir, Bob avait respecté ce choix. Isolé par son statut de fils de dieu et sa longévité supérieure à celle des autres habitants d’Uhnythais, peu d’enfants avaient partagé ses jeux. Un seul d’entre eux avait marqué son adolescence, mais Odalinn avait quitté la planète depuis longtemps. Bob se demandait parfois ce qu’il était devenu, mais ses velléités de découverte et de transgression des règles avaient disparu avec lui.

Il soupira. Il était déçu qu’Albert ne l’ait pas accompagné. Jamais il n’aurait cru que son opposition à ce cursus irait aussi loin. Son père n’avait pas terminé sa formation ici, était-ce la raison de son attitude ? Malgré toutes ses questions, il n’avait jamais obtenu de réponse quant à savoir ce qui l’avait conduit à quitter l’Anneau Sourcylien et l’université plus tôt que prévu. Peut-être rencontrerait-il des dieux qui avaient connu son père autrefois ? Si Albert partageait tout ou presque de sa vie actuelle avec son fils, il restait d’une discrétion absolue pour ce qui concernait ses trois cents premières années.

Bob sourit en repensant à l’excuse officielle de son père : la première manche du championnat national, mention érudition. Il devait reconnaître que c’était une bonne raison. Perpétuer une blague audalaise qui durait depuis plus de trois cents ans, ce n’était pas rien. Administrés avant Albert par un vieux dieu qui avait disparu du jour au lendemain, les audalais avaient tout tenté pour faire plaisir à leur dieu et l’inciter à intervenir. Des prières plus ou moins loufoques, des demandes et des interdits absurdes, des dons inattendus et des oraisons fleuries s’étaient intégrés au folklore audalais, enrichis à chaque narration. Lorsqu’Albert était arrivé sur place, les habitants, ravis d’avoir un nouveau dieu, de le rencontrer et de lui parler, avaient fait assaut d’éloquence pour lui souhaiter la bienvenue. Amusé, le dieu avait modifié quelques règles mais accepté de garder le titre de Grand Architecte du dieu précédent. Pour une demande d’intervention, un simple Albert s’il vous plaît suffisait, mais il avait proposé d’instituer un rassemblement annuel pour que les priants les plus en verve puissent se divertir et partager leurs savoirs et leurs créations. Au fil des ans, deux branches avaient vu le jour, érudition pour la connaissance des prières existantes, et création, pour l’invention de nouvelles oraisons. C’était maintenant un championnat national, avec ses vedettes et ses fans, et le loisir audalais le plus répandu sur l’archipel.

C’est ainsi que Bob, fils du dieu Albert, dit le Grand Architecte, se retrouvait seul devant l’université des dieux. Il était arrivé depuis des heures, mais n’avait pas encore osé y pénétrer. Il s’était installé à l’écart du portail, intimidé d’entrer le premier.

Malgré les battants ouverts, il n’était d’ailleurs pas certain qu’il y ait déjà quelqu’un. Tout semblait si calme, si paisible. Pendant quelques instants, il se demanda s’il ne s’était pas trompé de jour. Il envisagea tous les cas de figure, un problème de dernière minute, une erreur de date, un canular. Puis d’autres enfants-dieux commencèrent à approcher, et il se prépara à entrer à son tour.

Il les observa. Ils semblaient tous si heureux, accompagnés par leurs parents. Certains avaient l’air plus jeunes que lui, mais d’autres plus âgés, pour autant qu’on puisse se fier à l’aspect d’un dieu pour évaluer son âge. C’était toujours un pari osé. Le règlement d’Ahrmonnhyah, qui n’autorisait qu’une formation d’enfants-dieux par génération, soit tous les cent ou cent cinquante ans, permettait une mixité inimaginable ailleurs. Tous les enfants-dieux étudiaient ensemble, quels que soient leur âge et leur statut, lorsque le conseil estimait que le plus jeune était suffisamment éveillé pour participer. Bob avait lu que le plus jeune d’entre eux avait une vingtaine d’années et le plus âgé cent ans passés. Dans une vie de dieu qui pouvait durer jusqu’à cinq siècles, cela avait peu d’importance.

Les arrivées se précipitaient. Cette promotion serait peut-être la plus nombreuse ? Au moment où Bob commençait à compter les dieux qui lui semblaient en âge d’étudier, un géant vint s’asseoir près de lui. Bob dévisagea l’inconnu, levant la tête pour apercevoir de courts cheveux kaki et une barbe taillée d’une teinte à peine plus foncée.

« Salut, moi c’est Alitt. »

Le sourire qui accompagnait la déclaration était aussi éclatant que le rouge cuivré de la peau. Des rosaces et des fleurs délicates étaient tatouées sur le corps, dotées d’une lumière scintillante. La chaleur des yeux gris inspirait confiance.

« Et moi Bob.

— Tu es tout seul ?

— Oh oui. Toi aussi ? »

Alitt s’esclaffa.

« Non, aucune chance ! Si seulement… » Riant de plus belle il reprit. « J’ai sept frères… Si tu voyais ta tête ! »

Bob se mit à rire avec Alitt. Sept frères ? Lui qui n’avait même pas un cousin avait du mal à envisager une telle situation.

« On dirait que c’est l’heure, Mahira qui nous appelle. Tu viens ? » C’est ainsi que Bob entra pour la première fois à Ahrmonnhyah, aux côtés de ce géant rouge qui allait devenir son ami.

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